Esclavage : quand la Côte d’Ivoire réveille sa mémoire

 Juillet 2017  marque le temps fort de la commémoration en Côte d’Ivoire de l’Histoire de l’esclavage, point de départ du projet “La route de l’esclave”.

Kanga-Gnianzé, situé à une centaine de kilomètres au nord d’Abidjan, est un lieu sacré pour les Ivoriens. C’est ici que furent acheminés depuis le nord et l’est du pays des milliers d’esclaves. C’est aussi là que nombre d’entre eux ont été vendus. Une stèle en leur mémoire vient d’être inaugurée ce 6 juillet par les autorités ivoiriennes avec le concours de l’ancien président béninois Nicéphore Soglo, du champion du monde de football français Lilian Thuram et de l’historien congolais Elikia M’Bokolo. Il entre dans le cadre du projet de l’Unesco « La route de l’esclave », lancé en 1994 et qui recense des lieux historiques de passage des esclaves dans divers pays africains.

Mais le pays, associé à d’autres États africains, veut aller plus loin afin que l’histoire de l’esclavage soit mieux enseignée en Afrique aux jeunes générations.

Un lieu au croisement de la mémoire africaine
« Il reste beaucoup de recherches à faire ici et ailleurs dans le pays sur l’esclavage », explique Aka Kouame, historien à l’université Félix-Houphouët-Boigny et à la tête d’une équipe pluridisciplinaire recensant les sites liés à l’esclavage en Côte d’Ivoire. « Les autorités ivoiriennes veulent faire émerger des études sur le sujet. Cette stèle c’est une bonne chose pour qu’on se souvienne », ajoute-t-il. Toutefois, la cérémonie était peut-être, « comme dans d’autres lieux au Togo (…), destinée à dompter les esclaves pour les rendre plus dociles avant le départ, mais cela reste à démontrer », précise le professeur Aka Kouame.

 

La traite négrière atlantique (Anglais, Français, Hollandais, Portugais et Américains) a déporté entre 1450 et 1860 vers les plantations des Amériques et des Antilles 11 millions d’Africains, essentiellement originaires d’Angola, de Haute Guinée, de Sénégambie et du Bénin. En plus des deux autres traites orientale et africaine.

Esclavage en Afrique : mémoire et histoire enfin réconciliées ?
La cérémonie dite de purification par l’eau dans ce ruisseau sacré de Kanga (esclave)-Gnianzé (eau) a réuni de nombreux Ivoiriens et des délégations d’Afro-Américains et d’Antillais qui se sont découvert, à partir de tests ADN, une ascendance africaine. « On convoyait des captifs du nord, du sud, de l’est, de l’ouest. Lieu historique, lieu de mémoire, ici gronde encore la mémoire de la détresse. À vous, les descendants d’esclaves africains, acceptez la symbolique de nos regrets. Pardon, pardon et pardon », a lancé le ministre de la Culture.

« Les esclaves arrivaient ici fatigués et cette purification leur donnait de la force, de la résistance pour continuer à vivre », explique Aubin Kouassi Yapi, 34 ans, son fils d’un an et demi sur les genoux. Il tient l’histoire de son grand-père et promet de la raconter à son fils.

Aujourd’hui, les villageois sollicitent régulièrement quand leurs « enfants doivent passer des examens » ou ont des « souhaits à exaucer », explique Claude Nguessan Nguessan, agriculteur du village.
« C’est incroyable. Je travaillais avec la Côte d’Ivoire depuis deux ans avant d’apprendre que les tests ADN me liaient à ce pays ! » raconte Kelley Page Jibrell, entrepreneuse dans le secteur du beurre de karité, originaire de Washington. Au départ, elle refusait les tests ADN parce qu’elle voulait rester sur une « identité panafricaine », mais elle n’a pas résisté au fait de « vouloir connaître ses racines », dit-elle aux côtés de son fils Aden, âgé de 6 ans. « Alleluia », crie-t-elle, émue, après son passage au cours d’eau.

« C’est un honneur. Après tous ces siècles, ces générations, nos sangs et nos esprits sont toujours connectés. Mon cœur me semble différent. Il bat très fort, lentement. Il y a un sentiment d’apaisement. »

Source: Point Afrique