Le camerounais Martin Dibobe chef de train à Berlin entre 1906 – 1920; un oublié de l’histoire

Né au Cameroun en 1876, il est l’une des personnalités les plus importantes de la diaspora camerounaise, voire africaine en Allemagne d’avant la 1ère guerre mondiale. Il y travaille de 1906 à 1920 à la  Berlin Public Transport Company comme l’un des premiers conducteurs de train sur la ligne de métro One, Il fut très célèbre à Berlin, où il milita pour les droits des noirs en Allemagne, pour l’égalité des races.

Premier conducteur de train noir

Quelques années plus tôt, en 1876, Martin Dibobe naît au Cameroun, qui est à l’époque une colonie allemande. Le jeune viendra bientôt à Berlin en Allemagne, pour être exhibé lors d’un “spectacle“, comme ça se fait à l’époque, où l’on présente les habitants des colonies comme des curiosités. 

Martin Dibobe reste ensuite en Allemagne. Il sera bientôt le premier conducteur de train noir.

Berlin Zugführer Martin Dibobe (BVG-Archiv)

Il se marie même avec la fille de son propriétaire d’appartement, berlinoise et blanche. Un mariage qui n’est pas du goût de tous. Heureusement, l’union a bien lieu.

Association d’entraide africaine

Martin Dibobe se bat pour aller de l’avant. Il prend même bientôt la défense des personnes noires, Car, comme beaucoup de personnes originaires des colonies, il n’a pas les mêmes droits. Tous rencontrent des difficultés quand ils veulent se marier, ils n’ont pas le droit d’étudier comme les Allemands…

Ces différences se ressentent dans la société. Alors dès 1918, un an avant cette pétition, une association d’entraide africaine se crée en Allemagne. La “Afrikanische Hilfsverein” est montée par des Camerounais, des Marocains, des Guinéens ou encore des Libériens.

Elle a officiellement pour but l’entraide dans la recherche d’un emploi, d’un logement et veut aider à combattre le “sentiment de solitude au milieu de la population blanche“. Officiellement, et surtout pour ne pas s’attirer les foudres des autorités, l’association n’a rien de politique.

Une pétition en 32 points

Mais un an après sort la pétition Dibobe. Elle n’est pas liée à l’organisation directement, mais on retrouve des personnes membres dans les signataires. Ils sont alors dix-huit à apposer leur nom sur le document adressé à l’Assemblée nationale et au ministère des colonies.

Un document unique en son genre, véritable affront aux colonisateurs allemands. La pétition comprendre 32 points. “Les 18 signataires exigeaient l’indépendance, l’égalité des droits et la sécurité juridique dans les colonies”, raconte aujourd’hui le sénateur en charge de la culture à Berlin, Klaus Lederer. “Ils exigeaient la participation et la représentation avec des formulations qui ressemblaient à des réformes, mais ils remettaient en fait en question le système même de domination coloniale fondé sur l’inégalité fondamentale et la violence.”

 

Deutschland Gedenktafel für Martin Dibobe (picture-alliance/dpa/T. Rückeis)

Cérémonie en hommage à Martin Dibobe à Berlin, en 2016

 

Une pétition courageuse et parfaitement réfléchie. “Ils ne disent pas seulement “Nous voulons mettre fin au colonialisme”, car il était clair que cela n’allait pas se produire”, souligne l’historienne Paulette Reed-Anderson. “Ils étaient très pragmatiques”.

Perte des colonies allemandes

Mais quelques jours seulement après la remise de cette pétition prennent fin les négociations du traité de Versailles en France. Ces négociations de fin de la Première guerre mondiale font perdre leurs colonies aux Allemands au profit de la France ou de la Grande-Bretagne.

Les demandes de la pétition Dibobe n’aboutiront donc pas. Théoriquement, les personnes originaires de ces colonies doivent même repartir dans leur pays d’origine et quitter l’Allemagne. Mais beaucoup resteront, soit parce qu’ils n’ont pas les moyens de repartir, soit parce qu’ils se sont mariés et ont eu des enfants, soit encore parce que les nouvelles puissances coloniales anglaises ou françaises craignent qu’ils ne fassent de la propagande allemande sur place.

La vie continue donc pour certains en Allemagne. Quelques-uns arrivent à avoir un statut d’existence légal. Mais les difficultés ne s’effacent pas pour autant. Certains perdent leur emploi avec la perte des colonies et une partie de la société ne veut toujours pas accepter ces hommes et ces femmes venus d’ailleurs.

“Ils ne sont pas considérés comme des Allemands, même si l’un des parents est Allemand”, raconte aujourd’hui l’activiste germano-tanzanien Mnyaka Sururu Mboro. “Vous trouvez toujours bien quelqu’un qui, même s’ils parlent la langue, même s’ils ont grandi ici, ne veut toujours pas les accepter.”

Martin Dibobe disparaît

Deutschland Martin Dibobe als Zugführer bei der Berliner U-Bahn (BVG Archiv)

C’est cette situation qui poussera finalement Martin Dibobe à repartir au Cameroun. Mais les Français qui sont désormais colonisateurs sur place le voient arriver d’un mauvais oeil. On perd la trace de Martin Dibobe, en 1922, au Liberia.

Reste donc cette pétition qui porte son nom et marquera les esprits. “Quand on regarde les demandes, ils ont exigeaient aussi un député africain et, ce n’est pas une blague, ça a pris cent ans ! Maintenant il y en a un”, sourit aujourd’hui Mnyaka Sururu Mboro, en référence au député du parti SPD Karamba Diaby. Né au Sénégal, il est élu au Bundestag allemand pour la première fois en 2013.

Aujourd’hui, l’histoire coloniale fait toujours débat en Allemagne. De nombreuses associations, des historiens, des citoyens, demandent à ce qu’on enseigne et fasse davantage de recherches sur cette période.

La petite plaque au nom de Martin Dibobe dans la Wilhelmstraße à Berlin doit aider à ce long travail. Pour ceux qui la rateraient, le portrait de l’initiateur de la pétition est aussi affiché en photo dans la station de métro “Hallesches Tor” dans la capitale allemande.