Le français “petit-nègre”, une construction de l’armée coloniale française

Le langage “petit-nègre”, celui de “Y’a bon Banania” ou des dialogues de “Tintin au Congo”, était une sorte de français approximatif parlé par les peuples colonisés. Ce langage, maintenant largement perçu comme raciste, a été instauré par l’armée coloniale française.

Son occurrence la plus célèbre a longtemps été affichée sur une boîte de chocolat en poudre : le slogan “Y’a bon Banania” est la représentation la plus connue du français “petit-nègre”. Ce terme indique une manière de parler approximative, faute d’une connaissance de la langue, des Noirs des colonies françaises en Afrique. A lire Tintin au Congo, ou des oeuvres de l’époque coloniale, on pourrait croire, sans se fourvoyer sur l’aspect intrinsèquement raciste de ces représentations, que le français “petit-nègre” résultait réellement d’une bonne volonté d’apprendre la langue française, restée imparfaite, alors même qu’il s’agit en réalité d’une construction de l’empire colonial français. “Le terme apparaît à la fin du XIXe siècle et indique une double disqualification : il s’agit de parler français comme un “nègre” (= mal) et comme un “enfant” (=mal). C’est un rapprochement raciste commun (les Noirs sont des enfants)”, explique à ce sujet Laélia Véron, docteure en langue française et enseignante en linguistique à l’université du Mans. 

 

Du français petit-nègre au français tirailleur

Les tirailleurs sénégalais de l’escorte de l’expédition. Gravure de Tofani, pour illustrer le récit de l’Exploration au Haut Niger, par le commandant Gallieni en 1880-1881.• Crédits : Leemage – AFP

Dans un ouvrage publié en 1904, Maurice Delafosse, administrateur colonial et linguiste, publie la première description linguistique du “petit-nègre”, qu’il qualifie également de “français tirailleur”, en référence aux tirailleurs sénégalais, dont il serait, selon lui, le jargon. Il le décrit comme une “simplification naturelle et rationnelle de notre langue si compliquée”. Dans cette publication, Maurice Delafosse fait la description syntaxique du “petit-nègre”.

Comment voudrait-on qu’un Noir, dont la langue est d’une simplicité rudimentaire et d’une logique presque toujours absolue, assimile rapidement un idiome aussi raffiné et illogique que le nôtre ? C’est bel et bien le Noir – ou, d’une manière plus générale, le primitif – qui a forgé le petit-nègre, en adaptant le français à son état d’esprit.

Il détaille alors, en une vingtaine de lignes, les règles du français “petit-nègre”, parmi lesquelles l’emploi des verbes à leur forme la plus simple – l’infinitif – ou la suppression des distinctions de genre et nombre. Surtout, il estime que pour se “faire comprendre vite et bien, il nous faut parler aux Noirs en nous mettant à leur portée, c’est-à-dire leur parler petit-nègre.” 

Le petit-nègre : un enseignement de l’armée 

Dès 1815, la France conquiert de nombreuses colonies, dans ce qui sera nommé le second empire colonial français. Au Sénégal, Louis Faidherbe est nommé gouverneur en 1854 et les premières unités permanentes de soldats africains, nommés tirailleurs sénégalais, sont créées dès 1857. Un demi-siècle plus tard, l’effectif maintenu en Afrique occidentale française avoisine les 12 000 hommes. “Peu avant la guerre, le général Mangin, qui publie en 1910 son ouvrage célèbre ‘La Force noire’, développe un projet d’armée noire propre à s’engager dans les conflits extérieurs et on décide la création d’une “réserve indigène” dans chaque colonie prête à répondre à l’urgence”, rappelle la linguiste Cécile Van Den Avenne, professeure à l’Université Paris 3 Sorbonne-Nouvelle, dans son étude Bambara et français-tirailleur. Une analyse de la politique linguistique au sein de l’armée coloniale française.

Affiche de la “Journée de l’Armée d’Afrique et des troupes coloniales” pendant la Première Guerre mondiale, à l’exposition “Vitry ville hôpital 1914-2014″• Crédits : G.Garitan

Dès lors, les campagnes de recrutement au Sénégal, au Niger, en Guinée ou en Côte d’Ivoire, pour ne citer que ces pays, permettent de recruter 167 000 soldats… que l’on qualifie toujours de Sénégalais, quand bien même les dits tirailleurs d’origine sénégalaise sont maintenant minoritaires. La diversité linguistique au sein des bataillons pose cependant problème. Certes, il y a le bambara, un langage véhiculaire parlé du Haut-Sénégal au Soudan (l’actuel Mali) qui domine déjà, mais l’armée française décide d’instaurer le “petit-nègre”, alors nommé “français simplifié”. Dans un manuel d’enseignement publié en 1916 à destination des officiers français pour mieux communiquer avec leurs tirailleurs, on peut ainsi lire : 

Français standard : La sentinelle doit se placer pour bien voir et se laisser voir.                                                                                          
Français tirailleur : Sentinelle y a besoin chercher bonne place. Ennemi y a pas moyen mirer lui. Lui y a moyen mirer tout secteur pour lui.

C’est enseigné en même temps qu’est faite l’instruction militaire, précise Cécile Van Den Avenne. On leur apprend à parler en français simplifié tout en leur apprenant le maniement des armes et ce que doit savoir un soldat de l’armée coloniale.” Au sein de l’armée, certains pointent du doigt l’incohérence de cet enseignement loin de simplifier la langue, sans trop de succès. 

Un des facteurs qui va amener à enseigner le français classique au lieu du français “petit-nègre” tient aux camps d’hivernage des tirailleurs sénégalais. En hiver, incapables de supporter les températures sur le front, ces derniers sont envoyés sur la Côte-d’Azur, en contact avec la population civile. Là, les tirailleurs sénégalais réalisent que le langage qui leur a été enseigné est une version “ridicule” du français. Une enseignante qui leur apprend le français à cette occasion, Lucie Cousturier, relate ainsi dans Des Inconnus chez moi (1920) les propos de ses élèves : “[Ce langage] c’est français seulement pour les tirailleurs“, “c’est des mots trouvés par les Européens pour se foutre des Sénégalais“.

Finalement, en 1927, le Règlement provisoire du 7 juillet 1926 pour l’enseignement du français aux militaires indigènes stipule qu’”il est formellement interdit de parler sabir (ou petit-nègre)”, qualifiant cet usage d’”errements anciens“. Il souligne notamment qu’il est moins difficile de dire : “balaie la chambre” plutôt que “toi y en a balayer la chambre“…

Ce règlement, qui propose d’enseigner un français simple mais correct, vient prouver a posteriori que ce qui était fait avant était un enseignement qui était une variété simplifiée et déformée“, conclut Cécile Van Den Avenne.

Un stéréotype intégré à la culture

Entre-temps cependant, le personnage du tirailleur sénégalais et son fameux mode d’expression ont largement eu le temps d’intégrer la culture française. Il y a évidemment le slogan représenté sur les boîtes de Banania, mais aussi les nombreuses cartes postales qui caricaturent les troupes sénégalaises. 

Une carte postale, caricaturant les tirailleurs sénégalais en cannibales. • Crédits : © Schiffer Publishing

Si tout un pan de la littérature coloniale fait du tirailleur sénégalais un héros, elle n’en oublie pas pour autant de le faire parler en français “petit-nègre”. Certains ressorts comiques, comme dans Mahmadou Fofana, de l’écrivain à succès Raymond Escholier, reposent ainsi entièrement sur l’utilisation de ce langage :

– Voyons, questionne Rigal qui cherche son ordonnance, Kouroué n’est pas là ?                                                                              
– Mon adjudant, répond Mahmadou, lui partir faire cabinet.                                                        
Niang sourit avec un peu de gêne ; puis sur le ton de l’indulgence dont on excuse l’inconvenance involontaire commise par un enfant qui emploie certains mots sans en connaître le sens exact :                                                                              
– Il est allé chier ! rectifie-t-il.                                                                              
Car s’il excuse la trivialité du langage tirailleur, Niang ne s’exprime jamais, pour sa part, qu’en homme du monde, dans la langue châtiée qu’il a apprise en écoutant simplement causer ses camarades du 3° colonial.

Ce qui est hallucinant, c’est qu’on a voulu répandre l’idée que ces gens-là parlaient comme ça : on a quand même fait des fausses lettres de tirailleurs dans un français petit-nègre, à des fins idéologiques, raconte la linguiste Laélia Véron. Ça a été très relayé par la littérature coloniale, notamment par des personnes ayant servi dans les colonies, des blancs, qui mettaient en scène des personnages parlant un français petit-nègre, ce que certains appellent les romans Y’a’bon.

Ces stéréotypes s’ancrent durablement dans l’imaginaire collectif. Quand en 1939, Le Petit Robertdonne la définition de nègre et cite l’exemple “Moi pas vouloir quitter pays“, il cite en réalité la chanson d’Edith Piaf, Le Voyage du pauvre Nègre, de 1939 :  “Moi voulu voir le grand bateau / Qui crach’ du feu et march’ sur l’eau. / Et sur le pont moi j’ai dormi, / Alors bateau il est parti, / Et capitaine a dit comm’ ça : /   “Nègre au charbon il travaill’ra !” / Monsieur Bon Dieu, c’est pas gentil, / Moi pas vouloir quitter pays“. 

Le médecin et essayiste antillais Frantz Fanon, auteur de l’ouvrage anticolonialiste Peau noire, masques blancs (1952) fait remarquer que certains médecins accueillent toujours des “indigènes” d’un “Quoi toi y en a ?“. Et d’ajouter : “Parler petit-nègre, c’est exprimer cette idée : ‘Toi, reste où tu es'” :

Le faire parler petit-nègre, c’est l’attacher à son image, l’engluer, l’emprisonner, victime éternelle d’une essence, d’un apparaître dont il n’est pas le responsable.

Parler un français parfait faute d’inverser le stigmate

Ce qui est compliqué, contrairement à d’autres langues, c’est qu’il y n’a pas vraiment de stratégie de retournement du stigmate, poursuit Laélia Véron. Il n’y a pas d’appropriation du petit-nègre, il est vraiment trop connoté. La résistance au “petit-nègre” a plutôt consisté à montrer sa maîtrise du français, à parler un français parfait.”

Les intellectuels noirs s’illustrent ainsi non pas en tentant de se réapproprier le langage de l’armée coloniale, mais en montrant leur capacité à parler un français parfait. Blaise Diagne, le premier député africain élu à la Chambre des députés français, en 1914, où il sera surnommé “la voix de l’Afrique”, est le premier à faire remarquer à ses collègues leurs fautes de français. En 1921, l’écrivain René Maran, Français d’origine guyanaise, publie le roman Batouala en 1921, qui remporte le prix Goncourt la même année, où il met en scène des personnages noirs s’exprimant dans un français impeccable.  

Léopold Sédar Senghor, en 1966.• Crédits : Bettmann – Getty

En mai 2008, dans l’émission Concordance des temps, Pap Ndiaye, maître de conférences d’histoire à l’EHESS, racontait une célèbre anecdote concernant le premier Président de la République du Sénégal, le poète et écrivain Léopold Sédar Senghor : 

Senghor a raconté comment à son arrivée à Paris, on lui parlait en petit-nègre, lui l’agrégé de grammaire. Il prenait un malin plaisir, lorsqu’on lui demandait telle ou telle information en petit-nègre, à répondre dans le français le plus châtié qui soit

 

La République et les noirs : le récit d’une différence (Concordance des temps, 03/05/2008)

Avec l’écrivain et poète Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor conceptualisera la négritude, ce courant littéraire et politique qui consiste à se réapproprier les caractéristiques et valeurs culturelles des peuples noirs, langage compris. Dans Poème liminaire (1948), Léopold Sédar Senghor avait exprimé ce besoin de récupérer le langage : 

Je ne laisserai pas la parole aux ministres, et pas aux généraux                            
Je ne laisserai pas — non ! — les louanges de mépris vous enterrer furtivement.                            
Vous n’êtes pas des pauvres aux poches vides sans honneur                            
Mais je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France.

En 1966, Aimé Césaire s’exprimait longuement sur la condition de l’homme noir au micro de José Pivin. La même année, au Festival mondial des arts nègres de Dakar, tenu sous les auspices de Senghor, Aimé Césaire avait approfondi dans son discours la notion de négritude, apparue dans la littérature Noire :  

 

Je dirais, à propos de la négritude, que dans la perspective de la réification, le racisme et le colonialisme avaient tenu à transformer le nègre en chose : l’homme noir n’était plus appréhendé par l’homme blanc qu’à travers le prisme déformant des stéréotypes. Car c’est toujours de stéréotypes que vivent les préjugés, et c’est cela le racisme. Le racisme c’est la non-communication, c’est la chosification de l’autre, du nègre ou du juif, c’est la substitution à l’autre de la caricature de l’autre, une caricature à laquelle on donne valeur d’absolu. L’apparition de la littérature de la négritude et de la poésie de la négritude n’ont produit un tel choc que parce qu’elles ont dérangé l’image que l’homme blanc se faisait de l’homme noir. 

 

Source: France Culture