De 1965 à 1968: Le Martin Luther King qu’on ne voit pas à la télé

C’est devenu un rituel télévisuel : À chaque année vers la mi-janvier, aux alentours de l’anniversaire de naissance de Martin Luther King, nous avons droit à des reportages superficiels au sujet du « leader des droits civiques assassiné ».

La chose remarquable à propos de ce retour annuel sur la vie de King est que plusieurs années (ses dernières années) échappent complètement à l’examen, comme si elles avaient été perdues dans un trou de mémoire.

Ce sont toujours les mêmes images : King combattant pour la déségrégation à Birmingham (1963) ; récitant son discours sur le rêve de l’harmonie raciale au rassemblement de Washington (1963) ; marchant pour le droit de vote à Selma, en Alabama (1965) ; et finalement, abattu sur le balcon d’un motel à Memphis (1968).

Le spectateur avisé notera que la chronologie saute de 1965 à 1968. Et pourtant King n’a pas pris d’années sabbatiques vers la fin de ses jours. Non, il n’a cessé de prononcer des discours et d’organiser avec autant de ferveur qu’avant.

La presque totalité de ces discours ont été filmés ou enregistrés. Mais on ne les voit pas à la télévision aujourd’hui.

Pourquoi ?

C’est parce que les médias nationaux aux États-Unis n’ont jamais accepté ce pour quoi a combattu Martin Luther King Jr durant les dernières années de sa vie.

Au début des années 1960, lorsque King consacrait surtout son énergie à combattre la discrimination raciale légalisée dans le Sud, la plupart des grands médias américains étaient ses alliés. La télévision et la presse nationales montraient les images choquantes de policiers utilisant des chiens, le fouet et les bâtons de décharge électrique contre les noirs du Sud qui réclamaient le droit de vote et le droit de manger à un comptoir public.

Mais après l’adoption des lois sur les droits civiques en 1964 et 1965, King se mit à remettre en question les priorités fondamentales de la nation. Il soutenait que les lois sur les droits civiques ne valaient rien sans « les droits humains », qui comprenaient les droits économiques. Pour les gens qui sont trop pauvres pour manger dans un restaurant ou pour s’acheter une maison convenable, disait-il, les lois contre la discrimination ne sont d’aucun recours.

Observant qu’une majorité d’Américains vivant en-dessous du seuil de pauvreté étaient blancs, il en vint à formuler une perspective de classe. Il dénonça les écarts énormes entre riches et pauvres et préconisa « des changements radicaux dans la structure de notre société » en faveur d’une redistribution de la richesse et du pouvoir.

« La véritable compassion, déclara-t-il, est davantage que jeter une pièce de monnaie à un mendiant ; elle vient à voir que l’édifice qui produit des mendiants a besoin de restructuration. »

En 1967 King était devenu l’adversaire le plus en vue de la guerre du Vietnam et un farouche opposant à la politique étrangère des États-Unis, qu’il qualifiait de militariste. Dans son discours « Au-delà du Vietnam », prononcé à l’église Riverside de New-York le 4 avril 1967, exactement un an avant d’être assassiné, King qualifia les États-Unis de « plus grand pourvoyeur de violence dans le monde aujourd’hui ».

Du Vietnam à l’Amérique latine en passant par l’Afrique du Sud, disait King, les États-Unis étaient « du mauvais côté d’une révolution mondiale ». Il remit en question « notre alliance avec l’aristocratie foncière de l’Amérique latine » et demanda pourquoi les États-Unis supprimaient les révolutions « des sans- chemise et des pieds-nus » du Tiers Monde au lieu de les soutenir.

En politique étrangère, King offrit également une critique économique, dénonçant « les capitalistes de l’Occident qui investissent d’énormes quantités d’argent en Asie, en Afrique et en Amérique du sud seulement pour en tirer le profit et sans égard pour le mieux-être social de ces pays ».

Vous n’avez pas entendu le discours « Au-delà du Vietnam » dans les rétrospectives télévisées, mais les médias nationaux, eux, l’ont entendu fort et clair en 1967, et ils l’ont rabroué fort et clair. La revue Time le qualifia de « calomnie démagogique ressemblant à un script de Radio Hanoï ». Le Washington Post l’accueillit avec condescendance, écrivant que « King a diminué son utilité pour sa cause, son pays et son peuple ».

Durant les derniers mois de sa vie, King organisa le projet le plus militant qu’il n’eût entrepris jusqu’alors : la Campagne des pauvres. Il parcourut le pays pour réunir « une armée multiraciale de pauvres » qui se rendrait à Washington, prendrait part à la désobéissance civile non violente devant le Capitole, s’il le fallait, jusqu’à ce que le Congrès adopte une charte des droits des pauvres. Le Reader’s Digest cria à l’« insurrection ».

La charte des droits économiques de King prévoyait d’immenses programmes d’emplois du gouvernement pour rebâtir les villes de l’Amérique. Il voyait un besoin criant de défier le Congrès qui avait démontré « son hostilité envers les pauvres » en votant « des fonds militaires avec empressement et générosité » mais « des fonds pour les pauvres avec avarice ».

Comme cela nous semble familier aujourd’hui, plus de trente ans après que les efforts de mobilisation de King pour le compte des pauvres furent brutalement interrompus par la balle de l’assassin.

En ce début de l’année 1999, dans une nation pourvue de richesses immenses, la Maison Blanche et le Congrès continuent d’accepter la perpétuation de la pauvreté. De même font la plupart des médias. Peut-être ne faut-il pas se surprendre qu’ils fassent si peu de cas des dernières années de la vie de Martin Luther King.

* Jeff Cohen et Norman Solomon sont des chroniqueurs affiliés et auteurs de Aventures in Medialand : Behind the News, Beyond the Pundits (Common Courage Press). Norman Solomon est également co-auteur de Target Iraq : What the News Media Didn’t Tell You et auteur de The Habits of Highly-Deceptive Media.


 

Le deuxième martyre de Martin

Bientôt, tous les postes et réseaux de télévision, et bon nombre des stations de radio de la nation, vont diffuser des images (ou des enregistrements) de Martin Luther King Jr, son élégant visage noir dans une mer de visages noirs, prises durant son moment de triomphe : le discours « J’ai fait un rêve » à Washington.

Ils seront heureux de vous présenter cette version « inoffensive » du révérend Martin Luther King Jr, parlant de rêves avec tant de noblesse et d’éloquence.

Peu d’entre eux oseront diffuser ses propos prononcés à l’église Riverside de New-York, ceux d’un Martin plus vieux et assagi qui parle non pas de rêves mais de réalités, de l’injustice sociale, surtout de l’injustice économique, de militarisme américain effréné et, oui, du cauchemar du racisme blanc.

Un de ceux qui l’accompagnaient, qui allait lui aussi devenir un pasteur et docteur, fut Vincent Harding, un homme qui aimait Martin et qui le connaissait comme un frère plutôt qu’une icône.

Le révérend docteur Harding, imminent théologien et historien, voulait que tous connaissent le Martin qu’il avait connu. Alors il écrit un livre : Martin Luther King : The Inconvenient Hero. Il nous y apprend que King est « tombé dans l’enfer de la trahison » quand il s’est attaqué à la guerre du Vietnam :

« …On reprocha amèrement à King de s’être attaqué à la question de la guerre. Certains dirent qu’il détournait ainsi l’attention du problème des droits des noirs. D’autres craignaient la furie de Lyndon Johnson [président] qui ne tolérait aucune opposition (certainement pas d’un noir !) à ses politiques destructrices.

« Des membres du conseil d’administration de la Southern Christian Leadership Conference, à laquelle King appartenait, s’opposèrent à ce qu’il joue un rôle dans le mouvement contre la guerre, en partie parce qu’ils avaient vu comment les alliés libéraux blancs du mouvement avaient retiré leur soutien financier à la jeunesse radicalisée du SNCC (Student Nonviolent Coordinating Committee), qui avait osé se porter solidaire des adversaires vietnamiens de l’intervention américaine. […]

« Face à tout cela, et en partie à cause de tout cela, King persista et le discours de Riverside, prononcé un an jour pour jour avant son assassinat, fut le fruit le plus remarquable de son engagement. Les voix de la critique s’élevèrent immédiatement. Elles provenaient de plusieurs directions… y compris d’aussi fervents défenseurs de la cause noire que Jackie Robinson, Roy Wilkins, Whitney Young et Carl Rowan. »[1]

Le révérend docteur Harding raconte également avec quelle brutalité le Washington Post, qui se prétendait « libéral », attaqua le révérend docteur King pour avoir osé s’opposer à la guerre. L’éditorial du quotidien qualifia ses propos d’« allégations et conclusions dommageables qu’il n’a pas et ne pouvait pas appuyer sur des faits ». Selon la rédaction du Post, « beaucoup d’entre ceux qui l’ont écouté avec respect ne lui accorderont plus jamais la même confiance. Il a diminué son utilité à sa cause, à son pays et à son peuple. »[2]

C’est tout à l’honneur de King, explique le révérend Harding, de n’avoir pas succombé à ces critiques, car il savait qu’elles étaient du côté de la guerre et de la mort.

Le révérend Harding écrit que King se radicalisa et trouva la force d’élever la voix contre l’injustice. Riverside fut un point tournant :

« (Qui pouvait savoir que ce soir-là, du 4 avril, il lui restait un an à vivre jour pour jour, que la balle était si proche ?) Car King voyait le contexte plus général. Il avait déjà déclaré à plusieurs occasions que ‘mon pays bien aimé’ était ‘menacé par une guerre qui cherche à faire reculer l’histoire et à perpétuer le colonialisme blanc’. À l’origine de cette régression, dit-il, se trouvait le refus de l’Amérique de reconnaître que ‘les maux du capitalisme sont tout aussi vrais que les maux du militarisme et du racisme’. »[3]

Ce n’est pas le Martin Luther King que nous voyons dans les annonces publicitaires, ni celui que nous voyons dans la publicité entourant l’anniversaire de sa naissance et de sa mort.

Ce Martin Luther King là, ennemi de la guerre, militant pour la justice économique, défenseur des pauvres, compagnon de souffrance des bombardés et opprimés du Vietnam, socialiste en herbe (au du moins anti-capitaliste), était devenu, pour citer le révérend Harding, « le héros qui dérange ».

Rappelons-nous de qui il était vraiment.

Ce Martin Luther King a pratiquement disparu de notre culture et histoire populaires médiatisées et blanchies.

Si ce n’était de gens comme Vincent Harding, il le serait disparu.

Notes

1. Harding, Vincent. Martin Luther King : The Inconvenient Hero (Maryknoll, N.Y. : Orbis, 1996 (8th printing), pp. 70-71.
2. Ibid., p. 71.
3. Ibid., p. 101.

(Traduit de l’anglais par Le Marxiste-Léniniste)

 


 

Au-delà du Vietnam: Le moment de rompre de silence

Extraits du discours prononcé devant une assemblée à l’église Riverside de New-York.

* * *

Monsieur le président, mesdames et messieurs,

Inutile de vous dire combien je suis heureux d’être ici ce soir et combien je suis heureux de vous voir exprimer votre attachement aux sujets que nous allons aborder en venant en si grand nombre. Je désire également vous dire que c’est pour un moi un très grand honneur que de partager la tribune avec le docteur Bennett, le docteur Commager, le rabbin Heschel et certains des leaders et personnalités distingués de notre pays. Et bien entendu il fait toujours bon de revenir à l’église Riverside. Au cours des huit dernières années, j’ai eu le privilège de prêcher ici presque chaque année en cette période et c’est toujours pour moi une expérience riche et enrichissante que de venir dans cette grande église et de parler du haut de cette chaire.

Martin Luther King prononçant son discours contre la guerre du Vietnam à l’église Riverside de New-York, le 4 avril 1967.

La vérité de ces paroles ne fait aucun doute mais la mission à laquelle elles nous convient est des plus difficiles. Même lorsqu’ils sont poussés par les exigences de la vérité intérieure, les hommes n’assument pas facilement la tâche de s’opposer aux politiques de leur gouvernement, surtout en temps de guerre. Ni est-ce sans grande difficulté que l’esprit humain va à contre-courant de l’apathie de la pensée conformiste dans son âme et dans le monde qui l’entoure. Qui plus est, quand les enjeux semblent complexes comme c’est souvent le cas dans cet horrible conflit, nous risquons toujours d’être paralysés par l’incertitude ; mais nous devons poursuivre.Je suis venu dans ce magnifique temple ce soir parce que ma conscience ne me laisse pas d’autre choix. Je me joins à vous dans cette assemblée parce que je suis profondément en accord avec les objectifs et le travail de l’organisation qui nous a rassemblés : le Clergy and Laymen Concerned About Vietnam. Les récentes déclarations de votre comité exécutif sont l’expression de mes propres sentiments et c’est en parfait accord que je lis sa phrase d’ouverture : « Vient un temps où le silence est trahison. » Et ce temps est venu pour nous en ce qui concerne le Vietnam.

Et certains d’entre nous qui avons déjà commencé à rompre le silence de la nuit réalisons que notre métier est une vocation de l’agonie, mais nous devons parler. Nous devons parler avec toute l’humilité de notre vision limitée, mais nous devons parler. Et nous devons également nous réjouir car c’est sans doute la première fois dans l’histoire de notre nation qu’un nombre important de chefs religieux choisissent d’aller au-delà de la prophétie du patriotisme trop persuasif pour marcher sur la grande voie d’une ferme dissidence basée sur les ordres de la conscience et la lecture de l’histoire. Peut-être est-ce un nouvel esprit qui grandit en nous. Si c’est le cas, retraçons ses mouvements et prions pour que notre être intérieur soit sensible à ses conseils, car nous avons grand besoin d’une voie nouvelle pour traverser la noirceur qui nous assaille.

Depuis deux ans, depuis que j’ai entrepris de rompre avec la trahison de mon propre silence et de dire ce qui brûle en moi, et que j’appelle à une rupture radicale avec la destruction du Vietnam, beaucoup de gens s’interrogent sur la sagesse de mon engagement. C’est souvent ces questions qui sont au coeur des inquiétudes dont ils me font part : « Pourquoi parlez-vous de la guerre, docteur King ? » « Pourquoi joignez-vous votre voix à celles de la dissidence ? » « La paix et les droits civiques ne vont pas ensemble », disent-ils. « Ne faites-vous pas du tort à la cause de votre peuple ? » Et quand je les entends, bien que je comprenne la source de leurs inquiétudes, je n’en demeure pas moins très peiné, car ces questions signifient que ceux qui les posent ne m’ont pas vraiment connu, n’ont pas vraiment compris mon engagement et ma vocation. Leurs questions laissent entendre qu’ils ne connaissent pas le monde dans lequel ils vivent.

À la lumière d’une si tragique incompréhension, je crois qu’il est important d’essayer d’énoncer clairement, et j’espère de façon concise, pourquoi je crois que la voie qui a son origine à l’église baptiste de Dexter Avenue, l’église de Montgomery, Alabama, où j’ai commencé mon pastorat, me mène à ce sanctuaire ce soir.

Je viens sur cette estrade pour faire un plaidoyer passionné pour mon pays bien aimé. Ce discours ne s’adresse pas à Hanoï ou au Front de libération nationale, pas plus qu’à la Chine ou à la Russie. Il n’est pas non plus destiné à sous-estimer l’ambiguïté de la situation dans son ensemble et le besoin d’une solution globale pour la tragédie du Vietnam. Ce n’est pas non plus une tentative pour faire passer le Nord Vietnam ou le Front de libération nationale pour des parangons de vertu, pas plus que pour sous-estimer le rôle qu’ils peuvent jouer dans la résolution positive du conflit. Même s’ils peuvent tous les deux avoir des raisons justifiables de douter de la bonne foi des États-Unis, la vie et l’histoire offrent des témoignages éloquents au fait que les conflits ne sont jamais résolus sans un échange de confiance entre les deux parties.

Ce soir, cependant, je ne souhaite pas parler avec Hanoï et le FLN mais plutôt avec mes compatriotes américains.

Puisque je suis prêcheur de métier, je suppose que vous ne serez pas surpris que j’ai sept grandes raisons pour placer le Vietnam dans le champ de ma vision morale. Il y a pour commencer un rapport évident et très facile à établir entre la guerre au Vietnam et la lutte que moi, et d’autres, menons en Amérique. Il y a quelques années de cela, il y eut un moment de clarté dans cette lutte. Il a semblé qu’il y avait une promesse réelle d’espoir pour les pauvres, blancs et noirs réunis, à travers le Poverty Program. Puis survint l’escalade au Vietnam, et j’ai vu ce programme brisé et éviscéré comme s’il était devenu le jouet politique inutile d’une société rendue folle par la guerre, et j’ai su que l’Amérique n’investirait jamais les fonds et l’énergie nécessaires pour la réhabilitation des pauvres aussi longtemps que le Vietnam continuerait à drainer les hommes, les talents et l’argent comme un aspirateur démoniaque et destructeur. J’étais alors de plus en plus obligé de voir la guerre comme un ennemi des pauvres et de l’attaquer en tant que tel.

Peut-être que la prise de conscience la plus tragique de la réalité survint lorsqu’il devint clair pour moi que la guerre ne se contentait pas de dévaster les espoirs des pauvres dans le pays. Elle envoyait aussi leurs fils, leurs frères et leurs maris combattre et mourir dans des proportions extraordinairement élevées par rapport au reste de la population. Nous prenions de jeunes noirs, estropiés par notre société, et nous les envoyions à 10 000 kilomètres de là pour garantir des libertés en Asie du Sud Est dont ils ne bénéficient pas eux-mêmes dans le sud-ouest de la Géorgie ou dans Harlem Est. Nous avons été placés de manière répétée devant l’ironie cruelle de regarder sur nos écrans des jeunes garçons noirs et blancs tuer et mourir ensemble pour un pays où il ne leur était pas permis de s’asseoir côte à côte dans les mêmes écoles. Nous les avons vus, dans une même solidarité brutale, mettre le feu aux huttes d’un pauvre village, mais nous réalisons qu’ils ne vivraient jamais dans le même block à Détroit. Je ne pouvais pas rester silencieux devant une si cruelle manipulation des pauvres.

Ma troisième raison provient de mon expérience dans les ghettos du Nord durant ces trois dernières années et notamment, ces trois derniers étés. En marchant parmi les jeunes gens en colère, rejetés et désespérés, je leur ait dit que les cocktails Molotov et les fusils ne résoudraient pas leurs problèmes. J’ai essayé de leur offrir ma plus profonde compassion tout en conservant ma conviction que le changement social le plus significatif vient à travers l’action non violente. Mais, demandaient-ils, et le Vietnam ? Ils demandaient si notre pays n’utilisaient pas lui-même une dose massive de violence pour résoudre ses problèmes, pour apporter les changements qu’il souhaitait. Leurs questions ont fait mouche, et j’ai su que je ne pourrai jamais plus élever ma voix contre la violence des opprimés dans les ghettos sans avoir auparavant parlé haut et clair au plus grand pourvoyeur de violence du monde aujourd’hui – mon propre gouvernement. Pour l’amour de ces garçons, pour l’amour de ce gouvernement, pour l’amour des centaines de milliers de personnes qui tremblent sous la violence, je ne saurais garder le silence.

Pour ceux qui me posent la question : « N’êtes-vous pas un dirigeant du mouvement pour les droits civiques ? » et, par là même, pensent m’exclure du mouvement pour la paix, j’ai la réponse suivante : En 1957, lorsqu’un groupe d’entre nous créa la Southern Christian Leadership Conference, nous choisîmes comme devise « Pour le salut de l’âme de l’Amérique ». Nous étions convaincus que nous ne pouvions pas limiter notre vision à certains droits des noirs, mais que nous devions au contraire affirmer notre conviction que l’Amérique ne serait jamais libre ou sauvée tant que les descendants de ses esclaves ne seront pas libérés des chaînes qu’ils portent encore. […]

Maintenant, il doit être absolument clair que quiconque se préoccupant de l’intégrité et de la vie de l’Amérique aujourd’hui ne peut ignorer la présente guerre. Si l’âme de l’Amérique était empoisonnée, l’autopsie, en partie, révélerait le mot « Vietnam ». L’âme de l’Amérique ne sera pas sauvée aussi longtemps que le pays détruira les espoirs des hommes à travers le monde.

[…]

Que pensent les paysans vietnamiens lorsque nous nous allions avec les propriétaires terriens et que nous refusons de traduire par en actes nos nombreux discours concernant une réforme agraire ? Que pensent-ils alors que nous essayons nos dernières armes sur eux, tout comme les Allemands ont essayé leurs nouveaux médicaments et tortures dans les camps de concentration en Europe ? Où sont les racines du Vietnam indépendant que nous prétendons construire ?

[…]

Maintenant, je voudrais qu’il soit clair que, tout en essayant d’être le porte-parole des sans-voix du Vietnam et en essayant de comprendre les arguments de ceux que nous appelons l’ennemi, je suis tout aussi préoccupé par nos propres troupes qui se trouvent là-bas. Parce qu’il m’apparaît que ce à quoi nous les soumettons au Vietnam dépasse le simple processus de brutalité inhérent à toute guerre où se font face deux armées qui cherchent à se détruire. Nous ajoutons le cynisme au processus de mort, car nos soldats doivent se rendent compte assez rapidement que nous ne combattons en réalité pour aucune de ces choses pour lesquelles nous prétendons combattre. Ils doivent très vite se rendre compte que leur gouvernement les a envoyés dans un conflit entre Vietnamiens, et les plus perspicaces comprennent certainement que nous sommes du côté des plus puissants tout en créant un enfer pour les pauvres.

[…]

Je voudrais suggérer cinq points concrets que notre gouvernement devrait immédiatement appliquer pour commencer le long et difficile processus qui nous sortira de ce cauchemar :

1. La fin des bombardements au Sud et au Nord Vietnam.

2. La déclaration unilatérale d’un cessez-le-feu dans l’espoir qu’une telle initiative crée une volonté de négociations.

3. Des mesures immédiates pour prévenir l’ouverture d’autres champs de bataille en Asie du Sud-Est, en freinant notre déploiement en Thaïlande et notre ingérence au Laos.

4. Accepter de manière réaliste le fait que le Front de libération nationale bénéficie d’un soutien substantiel au Sud Vietnam et doit, par conséquent, jouer un rôle significatif dans des négociations sérieuses et dans tout gouvernement futur au Vietnam.

5. Fixer la date d’un retrait de toutes les forces étrangères du Vietnam selon les Accords de Genève de 1954

Notre engagement pourrait bien s’exprimer par une offre d’asile à tout Vietnamien qui craint pour sa vie sous un nouveau régime qui comprendrait le Front de libération nationale. Puis nous devons verser ce que nous pouvons à titre de réparations de guerre pour les dommages que nous avons causés. Nous devons offrir l’aide médicale dont il y a un urgent besoin, l’offrir ici-même s’il le faut. En même temps, nous-mêmes, dans les églises et les synagogues, devons continuer notre tâche, tout en pressant notre gouvernement de se désengager d’un conflit déshonorant. Nous devons nous préparer à traduire nos paroles par des actions, en cherchant tous les moyens originaux de protestation possibles.

En conseillant les jeunes hommes en ce qui concerne le service militaire, nous devons clarifier le rôle de notre pays au Vietnam et leur présenter l’alternative de l’objection de conscience. Je suis heureux de dire que c’est maintenant la voie choisie par plus de 70 étudiants de mon Alma Mater, le Morehouse College, et je la recommande à tout ceux qui pensent que la cause américaine défendue au Vietnam est déshonorante et injuste. De plus, j’encourage tous les pasteurs en âge du service militaire à renoncer à l’exemption que leur offre leur ministère pour demander un statut d’objecteurs de conscience. Chaque homme, aux convictions humanistes, doit décider de la façon de protester qui lui convient le mieux, mais nous devons tous protester.

Maintenant, il est très tentant de nous arrêter là et de nous déployer dans ce qui, dans certains milieux, est devenu une croisade populaire contre la guerre du Vietnam. Je dis que nous devons nous engager dans cette lutte, mais je voudrais poursuivre et aborder un sujet encore plus troublant.

La guerre du Vietnam n’est que le symptôme d’une malaise encore plus profond de l’esprit américain et si nous choisissons de fermer l’oeil sur cette réalité qui nous éveille, nous allons nous retrouver à organiser des comités de « gens de religion et de laïque préoccupés » pendant toute une génération. Ils seront préoccupés à propos du Guatemala et du Pérou. Ils seront préoccupés par la Thaïlande et le Cambodge. Ils seront préoccupés par le Mozambique et l’Afrique du Sud. Nous allons marcher pour ces pays et une dizaine d’autres et nous allons assister à des manifestations et rassemblements sans fin, à moins d’un changement significatif et en profondeur dans la vie et la politique américaines.

Ces pensées nous mènent donc au-delà du Vietnam, mais pas au-delà de notre vocation en tant que fils de Dieu.

En 1957, un dignitaire américain bien sensé stationné outre mer disait qu’il lui semblait que notre pays était du mauvais côté d’une révolution mondiale. Au cours des dix dernières années, il s’est établi une logique de suppression qui sert maintenant à justifier la présence de conseillers militaires américains au Venezuela. Ce besoin de maintenir la stabilité sociale pour nos investissements est le motif d’interventions contre-révolutionnaires des forces américaines au Guatemala. C’est lui qui explique pourquoi des hélicoptères américains sont utilisés contre la guérilla au Cambodge et pourquoi le napalm américain et les forces des Bérets verts ont été impliqués dans des actions contre les rebelles au Pérou.

C’est en pensant à ce type d’actions que les paroles de John F. Kennedy reviennent nous hanter. Il y a cinq ans il disait : « Ceux qui rendent la révolution pacifique impossible rendront la révolution violente inévitable. » De plus en plus, par choix ou par accident, c’est le rôle qu’assume notre pays, le rôle de ceux qui rendent la révolution pacifique impossible en refusant de renoncer aux privilèges et aux plaisirs qui viennent de la réalisation de profits immenses par l’investissement à l’étranger. Je suis convaincu que si nous voulons nous placer du bon côté de la révolution mondiale, nous devons en tant que nation effectuer un changement radical de nos valeurs. Nous devons vite commencer à passer d’une société orientée sur la chose à une société orientée sur la personne. Lorsque les machines et les ordinateurs, le profit et les droits de propriété, sont considérés comme étant plus importants que les personnes, les triplets géants que sont le racisme, le matérialisme extrême et le militarisme sont impossibles à vaincre.

Une véritable révolution des valeurs nous amènera vite à remettre en question la justesse et la justice de bon nombre de nos politiques passées et présentes. D’une part, nous sommes appelés à jouer le bon Samaritain sur le bord de la route, mais ce ne serait que l’acte d’ouverture. Tôt ou tard nous devrons réaliser que c’est la route de Jéricho qui doit être changée pour que les hommes et les femmes ne soient plus constamment battus et dépouillés de leurs biens en marchant sur le grand chemin de la vie. La véritable compassion, c’est plus que jeter une pièce de monnaie à un mendiant. La véritable compassion en vient à voir que l’édifice qui produit des mendiants a besoin d’être restructuré.

Une véritable révolution des valeurs ressentira bientôt le malaise devant le contraste frappant entre la pauvreté et la richesse. Indignée, elle regardera de l’autre côté de l’océan et verra les capitalistes de l’Occident qui investissent d’énormes quantités d’argent en Asie, en Afrique et en Amérique du sud seulement pour en tirer le profit et sans égard pour le mieux-être social de ces pays, et elle dira : Ce n’est pas juste. Elle regardera notre alliance avec l’aristocratie foncière en Amérique du Sud et dira : Ce n’est pas juste. L’arrogance de l’Occident qui se croit permis de faire la leçon à tout le monde n’est pas juste.

Une véritable révolution des valeurs jettera un regard sur l’ordre mondial et dira : Cette façon de régler les différents n’est pas juste. Cette guerre qui brûle des êtres humains au napalm, qui remplit nos maisons d’orphelins et de veuves, qui injecte le poison de la haine dans les veine de personnes normalement humaines, qui ramène des hommes des champs de bataille sanglants physiquement handicapés et psychologiquement troublés, ne peut être réconciliée avec la sagesse, la justice et l’amour. Une nation qui continue année après année à dépenser plus d’argent pour la défense militaire que pour les programmes de mieux-être social marche vers la mort spirituelle.

L’Amérique, le pays le plus riche et le plus puissant au monde, pourrait très bien montrer la voie dans cette révolution des valeurs. Ce n’est qu’un tragique voeu de mort qui nous empêche de réordonner nos priorités pour que la recherche de la paix ait préséance sur la poursuite de la guerre. Il n’y a rien qui nous empêche de façonner de nos mains blessées un statu quo récalcitrant en un nouvelle fraternité.

C’est la triste réalité qu’à cause du confort, de la complaisance, d’un peur morbide du communisme, et de notre tendance à nous ajuster à l’injustice, les nations occidentales qui ont tant provoqué l’esprit révolutionnaire du monde moderne sont maintenant devenus d’archi antirévolutionnaires. Cela en a amené beaucoup à croire que seul le marxisme possède un esprit révolutionnaire. Le communisme serait donc un réquisitoire contre notre échec à rendre la démocratie réelle et à poursuivre les révolutions que nous avons commencées. Notre seul espoir aujourd’hui est notre habilité à reconquérir l’esprit révolutionnaire et à déclarer dans un monde parfois hostile notre hostilité éternelle à la pauvreté, au racisme et au militarisme. Forts de ce profond engagement, nous oserons contester le statu quo et les moeurs injustes. […]

(Traduit de l’anglais par Le Marxiste-Léniniste)

SOURCE: Journal du Parti communiste du Canada

Image à la Une: 15 avril 1967: Martin Luther King à une manifestation contre la guerre au Vietnam à New York. À gauche: le docteur Benjamin Spock. À droite: monseigneur Charles Rice.