Le prince Louis Aniaba: premier officier noir de l’armée française

En ce 1er août 1691, Bossuet, évêque de Meaux, fit un prêche qui toucha particulièrement l’assemblée réunie dans la chapelle des Missions étrangères. Le parrain du baptisé était Jean-Baptiste de Lagny, conseiller du roi ; son protecteur était Louis XIV lui-même. L’acte de baptême disait d’ailleurs : «Par permission expresse de Monseigneur l’archevêque, a été baptisé Louis Jean Aniaba, âgé d’environ 20 ans, fils du roi d’Issigny (Assinie), en Guinée, en Afrique… au nom et par ordre du Roi.»

Le jour de son baptême, Louis Aniaba, qui a en réalité 18 ans, est en France depuis trois ans déjà. Protégé de Louis XIV dont il porte le nom, il deviendra le premier mousquetaire noir. L’incroyable histoire de ce jeune Africain est malheureusement pleine de trous, mais le plus étonnant est qu’elle soit parvenue jusqu’à nous, grâce à trois récits de voyage écrits au XVIIIe siècle.

Aniaba est donc originaire d’Assinie, un comptoir français de la Côte d’Or (aujourd’hui en Côte-d’Ivoire). Selon un chroniqueur, il serait le fils du chef de l’ethnie eotilé et de la princesse Ba. Son père tué, sa mère est capturée et épousée par Zena, roi de l’ethnie essouma. Un peu plus tard, le jeune homme arrive en France sous la garde du chevalier d’Amon, représentant la Compagnie de Guinée.

Triomphe social. Le début de son séjour est assez obscur. Il vit à Paris, mais on n’a aucune idée de ce qui se passe dans la tête de cet adolescent débarquant dans un pays où tout lui est étranger : les croyances et les relations sociales, aussi bien que les plantes et les animaux. En fait, l’histoire commence lorsqu’Aniaba, se promenant dans Paris, entre dans Notre-Dame, éprouve ce qu’on peut décrire comme une révélation mystique et demande à un certain sieur Hyon, marchand de perles de son état, de le présenter au roi. Ici, il manque évidemment quelques épisodes. Toujours est-il qu’en 1690, Aniaba est présenté à Louis XIV, à qui il explique qu’il veut être initié à la religion catholique «l’unique, bonne et véritable».

La suite est simple comme un désir du Roi-Soleil : Bossuet est chargé d’assurer l’instruction religieuse du prince africain, puis de le baptiser, ce qui sera donc fait en 1691. C’est un grand moment de triomphe social : Aniaba fait faire son portrait qu’un certain Tieberge emportera en Assinie et montrera à sa mère. Le portrait est sûrement ressemblant, puisque sa mère pleure à chaudes larmes. Il a malheureusement disparu.

L’intégration du jeune Assinien dans la société française se poursuit grâce à Louis XIV qui le fait admettre comme officier dans le régiment du roi. Mousquetaire, Aniaba sera «le premier officier noir de l’armée française», remarque Frédéric Couderc, auteur de Prince ébène (1). Il apprend l’escrime et l’équitation. Il apprend aussi à lire et à écrire. Capitaine dans un régiment de cavalerie en Picardie, en garnison à Amiens, il reçoit une pension de 12 000 livres et vit comme un gentilhomme de l’époque : avec domestiques, chevaux, dettes, femmes et enfants.

Esclavage balbutiant. On imagine bien qu’Aniaba, l’un des premiers Noirs séjournant en France, suscite une énorme curiosité : il sera d’ailleurs le premier héros noir d’un roman français, Histoire de Louis Aniaba, publié en 1740, récemment réédité par l’universitaire Roger Little (2). En même temps, personne ne semble s’émouvoir qu’un Noir vive comme un gentilhomme. «Le préjugé de couleur n’existe pas encore», rappelle Roger Little. Certes, l’esclavage existe, et le commerce triangulaire également, mais ils sont encore balbutiants. De toute façon, il suffit que, par caprice ou par calcul, Louis XIV ait fait d’Aniaba un favori pour que chacun soit enchanté de s’amuser avec ce jeune prince noir et ravi d’éprouver grâce à lui le frisson de l’exotisme.

En 1700, Aniaba, apprenant la mort de Zena, décide de rentrer dans son pays pour prendre sa succession, comme il l’explique dans une lettre à Bossuet. «C’est ce qui donne lieu, Monseigneur, de m’adresser à vous pour vous demander en grâce de m’honorer de votre protection auprès de Sa Majesté, afin que je puisse retourner dans les Etats de feu mon père.» C’est sans doute à ce moment que Louis XIV lui dira : «Prince Aniaba, il n’y a donc pas plus de différence entre vous et moi que du noir et du blanc.»

Avant de repartir, Aniaba veut créer un ordre pour les futurs convertis de son royaume. Après délibération avec Louis XIV et madame de Maintenon, l’ordre, appelé Etoile Notre-Dame, lui est solennellement remis à Notre-Dame le 12 février 1701. Après cette apothéose, Aniaba s’embarque pour la Guinée, à nouveau avec le chevalier d’Amon. Mais il se passe quelque chose pendant la traversée. Au départ de France, il est considéré comme le souverain d’Assinie et traité comme tel. A l’arrivée, ses relations avec d’Amon sont devenues exécrables, il est même traité en imposteur.

«Excès les plus honteux». Un chroniqueur de l’époque donne une idée de l’ambiance. A peine a-t-il remis le pied sur la terre africaine, écrit Labat, qu’Aniaba «se mit tout nu comme les autres Nègres, avec un simple pagne… et se dépouilla en même temps des sentiments de chrétien et d’honnête homme… Il prit cinq ou six femmes idolâtres avec lesquelles il s’adonna à tous les excès les plus honteux et pour couronner son apostasie… il eut l’ingratitude d’exciter un soulèvement contre les Français en faveur des Hollandais et des Anglais».

Même si ce retournement de situation reste incompréhensible, on est obligé de constater qu’Aniaba est lâché par les Français et par les Assiniens. Il disparaît d’Assinie et mourra peu après, âgé de 28 ans, à Keta (Ghana), où il était devenu conseiller d’un chef local. Quoi qu’il se soit passé, et cela restera sans doute toujours un mystère, quelque chose a rapidement, violemment et définitivement mal tourné. Aniaba a-t-il été coupable, ou victime, d’une mystification ?

On peut voir cette triste histoire comme une préface à la traite des esclaves, ou comme une illustration des débuts de la colonisation française en Afrique. Mais peut-être n’est-ce que l’histoire du bouffon qui ne fait plus rire quand son protecteur n’est plus là, «l’inévitable sort du Nègre blanc», dit Roger Little.

(1) Roman inspiré de la vie d’Aniaba, Presses de la Renaissance, 2003.

(2) University of Exeter Press, 2000.