« Fatiguée de baisser les bras » : le boycott des autobus à Montgomery

« J’étais fatiguée, mais seulement de baisser les bras », devait dire Rosa Parks, évoquant ce jour qui avait changé sa vie. Détentrice d’un diplôme de fin d’études secondaires, à une époque où, pour les Noirs du Sud, il était difficile d’obtenir un diplôme, Rosa Parks militait au sein de la section locale de la NAACP ; elle était inscrite sur les listes électorales – autre privilège dont peu de Noirs sudistes pouvaient s’enorgueillir – et jouissait d’un grand crédit à Montgomery. Au cours de l’été 1955, elle avait participé à une conférence interraciale à l’Highlander Folk School, établissement du Tennessee qui assurait la formation de travailleurs sociaux et de militants de la déségrégation. Elle n’ignorait donc pas les efforts déployés pour améliorer le sort des Afro-Américains et qu’elle était bien placée pour servir d’exemple lorsque l’occasion se présenterait.

Le 1er décembre 1955, Rosa Parks travaillait comme couturière dans un grand magasin local. Quand, dans l’après-midi, elle prit l’autobus pour rentrer chez elle après le travail, elle prit place au premier rang de la section réservée aux gens de couleur (colored), située entre la section réservée aux Blancs et celle réservée aux Noirs. Lorsque tous les sièges réservés aux Blancs furent occupés, le conducteur du bus ordonna à Rosa Parks de laisser sa place à un Blanc qui venait de monter. Elle refusa. Arrêtée, jetée en prison, elle fut condamnée à payer 10 dollars d’amende, plus 4 dollars pour frais de justice. Rosa Parks, à 42 ans, venait de basculer dans l’action politique directe.

La population noire, scandalisée, créa la Montgomery Improvement Association (MIA), dans le but d’organiser le boycott des transports en commun de la ville. Soucieux, en partie, de prévenir les rivalités entre les différents dirigeants locaux, les citoyens se tournèrent vers un homme arrivé de fraîche date à Montgomery, Martin Luther King Jr. Âgé d’à peine 26 ans, le nouveau pasteur du temple baptiste de Dexter Avenue avait, par ses origines familiales, l’étoffe d’un chef. Son père, le pasteur Martin Luther King Sr., qui dirigeait l’influent temple baptiste Ebenezer à Atlanta, militait au sein de la section de Géorgie de la NAACP et refusait, depuis les années vingt, d’emprunter les autobus d’Atlanta, soumis au régime de la ségrégation.

Lors de sa première intervention devant la MIA, le jeune pasteur tint le discours suivant :

Nous n’avons pas d’autre choix que la protestation. Depuis des années, nous faisons preuve d’une étonnante patience. Nous donnons parfois à nos frères blancs le sentiment que nous aimons la manière dont on nous traite. Mais nous sommes réunis ici, ce soir, pour en finir avec cette patience qui nous fait supporter rien de moins que l’absence de liberté et de justice.

Sous la direction du pasteur King, les boycotteurs organisèrent l’utilisation collective des véhicules particuliers, tandis que les chauffeurs de taxi noirs assuraient leur transport en ne leur faisant payer que 10 cents, le prix du trajet en bus. Grâce au recours à l’auto, la voiture à cheval ou la marche à pied, l’action politique non violente fit payer au prix fort le comportement ségrégationniste de la ville.

Cette action conféra également une stature nationale à Martin Luther King qui, par le rayonnement de sa présence et par son talent oratoire exceptionnel, fit largement connaître le mouvement et suscita le soutien d’un grand nombre de Blancs, notamment dans le Nord. King, devait écrire plus tard le magazine Time, « est sorti de nulle part pour devenir l’un des dirigeants les plus remarquables du pays ».

Même après l’attaque dirigée contre sa maison et son arrestation, avec plus d’une centaine de boycotteurs, pour « entrave à la circulation d’un bus », King, par sa constante courtoisie et sa fidélité à la stratégie non violente, suscita le respect à l’égard du mouvement et discrédita les ségrégationnistes de Montgomery. Quand une violente explosion secoua sa maison, où se trouvaient sa femme et leur bébé, on put craindre un instant qu’une émeute ne s’ensuivît. Mais King sut apaiser la foule :

Il nous faut aimer nos ennemis, faire preuve de bonté à leur égard. Tels sont les principes qui doivent guider notre vie ; nous devons répondre à la haine par l’amour. Nous devons aimer nos frères blancs, quoi qu’ils nous fassent.

Un policier blanc déclara par la suite à un journaliste : « Je vais être honnête avec vous : j’étais terrifié. Je dois la vie sauve à ce […] pasteur, comme tous les autres Blancs qui étaient là. »

Ni l’initiative personnelle et le courage de Rosa Parks, ni l’autorité politique de Martin Luther King ne pouvaient seuls mettre un terme à la ségrégation dans les bus de Montgomery : il fallut y ajouter des efforts de nature juridique inspirés des actions de la NAACP. Tandis que les boycotteurs bravaient l’opposition ségrégationniste, les avocats de la déségrégation s’appuyaient sur le précédent de l’arrêt Brown contre Board of Education pour contester en justice le règlement en vigueur dans les bus de Montgomery. En novembre 1956, la Cour suprême des États-Unis rejette le recours en appel de la ville et la ségrégation prend fin dans le réseau municipal. Ainsi conforté, le mouvement des droits civiques peut s’engager dans de nouvelles batailles.