1772 | L’affaire Somersett: James, celui qui fit plier l’Angleterre

Le pouvoir, la richesse, la gloire et la beauté, ce sont là les attributs que l’on trouve dans les portraits de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie anglaise qui paient cher pour les y voir. Mais ils ne nous disent rien ou presque de l’âpreté de la vie. Rien des conditions qui ont contribué à produire cette richesse, ce pouvoir, cette beauté… C’est paradoxalement l’une des ambitions même du portrait aristocratique et bourgeois : évacuer toute référence à l’effroyable dureté morale et physique de la lutte, tant individuelle que collective, qui conduit à l’acquisition du pouvoir et de la richesse.

Aussi, est-ce en creux, que l’on peut en deviner le formidable coût humain et moral. Dans ces portraits d’ultra-riches qui, affichant les attributs les plus extraordinaires et exotiques de leur richesse, se mettent en scène avec leurs nègres domestiques – ce type de portrait, sur lequel nous reviendrons dans un autre post, a constitué, du 16e au 18e siècle, un genre à part entière avec ses codes bien précis.

La représentation des déshérités et autres damnés n’est donc pas à l’ordre du jour d’une Angleterre triomphante qui, dans cette seconde moitié du 18ème siècle a vaincu tous ses ennemis pour s’imposer comme la première puissance du monde. Dans la course au rapt des immenses et fabuleuses richesses des Amériques et des Caraïbes, elle a réussi à triompher d’adversaires aussi coriaces que l’Espagne et la France, s’est s’imposée aux autres nations européennes puis a su créer, de toute pièce, une véritable industrie de l’esclavage africain afin d’en exploiter au mieux tout le potentiel.

Installées au sommet du monde, ses élites, éloignées des brutales exigences de la survie, ne rêvent que de briller par leurs vertus intellectuelles, artistiques et morales. D’être la lumière et le phare du monde « civilisé » mais bien sûr, cela en conservant leur position dominante. C’est à dire, les ressorts qui ont mené à leur puissance nouvelle : les colonies et l’esclavage. S’opposeront ainsi, petit à petit, à l’intérieur de la nation anglaise, et même de chaque individu, deux tendances profondément antinomiques : celle des valeurs humanistes et celle du maintien confortable des énormes avantages acquis sur le sang et la sueur des autres peuples .

C’est ce combat, épique par ses dimensions à la fois personnelles et collectives, qu’affrontera William Murray, le Lord Chief of Justice, en 1772 dans l’affaire Somersett.

L’extraordinaire dans la vie d’une personne ordinaire
Mais avant d’en parler revenons un peu sur le portrait « Head of a negro ». Il est réalisé par John Singleton Copley. Nous le connaissons. C’est cet américain qui a réalisé le portrait en pied de William Murray et qui a choisi l’Angleterre lors de la guerre d’Indépendance.

Certains historiens se sont demandés si « Head of a negro » était une étude en vue d’une peinture historique (ce genre était considéré, à l’époque, comme l’un des plus rentables pour un artiste) ou encore si c’était une oeuvre autonome. Nous savons aujourd’hui que s’il s’en est effectivement servi comme étude préparatoire à son immense tableau historique : « Watson et le requin », réalisé en 1778, ce n’était pas son but initial. Nous le savons car la radiographie du tableau nous montre que l’unique homme noir du tableau était au préalable un homme blond. Pour la petite histoire, « Watson et le requin » raconte une attaque de requin qui a eu lieu dans le port de La Havane en 1749. La victime, Brook Watson, était âgée de 14 ans quand c’est arrivé. Le jeune garçon y a perdu sa jambe et sera sauvé in extremis par des marins – dont le jeune noir de notre tableau. Brook Watson deviendra plus tard Lord et maire de Londres et, à ce titre, commandera le tableau à Copley dont il était devenu l’ami après l’arrivée de celui-ci à Londres. La représentation d’un évènement extraordinaire dans la vie d’une personne ordinaire était une formidable et puissante innovation. Les européens ne réservaient ce traitement qu’aux martyrs et aux saints. Cette manière de mêler l’extraordinaire dans la vie des personnes ordinaires allait devenir la marque de fabrique des américains et trouverait dans le cinéma son médium de prédilection. En attendant, suite à ce succès qui rendit Copley célèbre dans la haute société anglaise, il fera la connaissance de William Murray et lui vendra le portrait que nous avons découvert la semaine dernière.

Head of a negro
« Head of a negro », cette « étude autonome », a été peinte entre 1775 et 1776. Ce portrait est étonnant car il marque une rupture avec les oeuvres précédentes de Copley. 1775 c’est l’année où l’Amérique entre en guerre avec l’Angleterre pour son indépendance, pour sa liberté et le contrôle de ses richesses. Or c’est précisément le moment que lui, Copley, l’artiste le plus apprécié des riches familles américaines et le plus doué de sa génération, choisi pour rallier l’Angleterre. Dans sa carrière, comme dans ses oeuvres, il y aura un avant et un après cette date.

Cet homme qui s’est enrichi en Amérique avec les portraits de la bourgeoisie bostonienne fait le choix, étrange en apparence, de faire celui d’un noir. Il n’a pas de nom. Il nous reste à ce jour totalement inconnu. Copley n’a pas pris la peine de représenter son corps, Seule son visage et son expression a fait l’objet d’un travail poussé et sensible. En dehors de ses vêtements, à peine représentés, il ne semble rien avoir qui soit à lui. Sous une vague chemise qui ressemble à un sac de jute, sans même un bouton, nous apercevons le fétu d’un col blanc. Il semble d’un abord agréable. Il a une légère cicatrice sur le visage et on devine une expression de tristesse dans ses yeux, mêlé au désir inexprimé d’autre chose. Quel genre de vie avait-il? Nous n’en savons rien. Il est comme tout jeune homme que l’on pourrait rencontrer dans la rue aujourd’hui, plein de promesses, mais surtout plein de questions. Cette peinture, peut-être la plus belle de Copley, la plus pure, est moderne par son intemporalité. Du passé comme de l’avenir, tout est ouvert.

On peut imaginer que comme lui, ce jeune noir quitte l’Amérique pour rejoindre l’Angleterre. Comme lui, il part pour refaire sa vie ailleurs. Mais à la différence de lui, ce noir n’a rien. Quand lui a déjà tout. Ce noir n’a que sa chemise sur son dos, que sa force de travail et sa belle apparence. Mais son avenir est devant lui quand Copley pressent que la meilleure part de lui même, sa part artistique, est derrière lui. Tout deux voguent vers la liberté que leur offre l’Angleterre. Copley y voit une possible liberté artistique quand ce jeune noir, tournant le dos à une Amérique qui n’est, pour l’heure, qu’une terre sombre et sanglante pour ceux de sa couleur, y voit la liberté nouvelle qui est offerte à ceux de sa race depuis le récent arrêt Somersett.

La liberté est une chose délicate, un désir profond de l’âme. En contemplant ce tableau, en regardant les yeux de cet inconnu, c’est le désir de liberté lui même que nous contemplons.

James Somersett
En 1772, quand éclate l’affaire Somersett, Maria Belle est encore en Angleterre et Dido n’est pas encore la pupille de Lord Mansfield. Elle passe beaucoup de temps dans sa propriété de Kenwood House avec sa cousine Elizabeth et, petit à petit, aux yeux de son oncle elle n’apparait plus seulement comme une petite négresse et devient concrètement sa petite nièce dont il affectionne la joie de vivre et apprécie l’intelligence pratique.

Cette reconnaissance de son lien de sang et de ses sentiments envers Dido joueront un rôle décisif dans son jugement, resté célèbre dans les annales sous le nom d’« arrêt Somersett ». Mais avant, parlons un peu de celui par qui le scandale est arrivé : James Somersett.

Somersett était un jeune esclave acheté en Virginie en 1749 par un certain Charles Stuart qui travaille pour le gouvernement anglais et voyage à travers le monde pour défendre les intérêts anglais. Il se fait constamment accompagné de Somersett qui, point intéressant, n’a alors pas de prénom. Il devait particulièrement être satisfait du travail de Somersett à ses côtés car 20 ans plus tard, ce dernier est encore à ses cotés.

Aussi, quand en 1769 Stuart se rend en Angleterre, Somersett l’accompagne. Relativement autonome, ce dernier se découvre une foi chrétienne, se fait baptiser sous le prénom de James et fait la connaissance de personnes impliquées dans le mouvement anti-esclavagiste, notamment l’activiste Granville Sharp. Emplie de nouvelles idées, découvrant à Londres des noirs libres, arrive ce qui devait arriver : en 1771, James Somersett s’enfuit. Il est repris peu de temps après, mit à bord d’un navire en partance vers la Jamaïque où Stuart prévoit de le revendre immédiatement. Apprenant qu’il a été repris et est acheminé dans les Caraïbes pour être revendu, ses parrains de baptême allèrent devant la Cour Royale et obtinrent une ordonnance d’habeas corpus qui ordonne au capitaine du navire de présenter Somersett en personne à la Cour, ce qui fut fait.

En 1772, le 22 juin, Lord Mansfield, en tant que président de la Cour Royale, prend la décision de faire libérer Somersett. Dans un attendu resté célèbre, il justifie sa position : « La situation d’esclave est d’une telle nature qu’elle n’a pu être instituée pour aucune raison morale ou politique, mais uniquement par une loi promulguée, qui reste en vigueur longtemps après que la raison, l’occasion, et les circonstances même où elle a été créée ont disparu de la mémoire. Cette situation est si odieuse que rien ne peut être invoqué pour la soutenir, sinon la loi. Quels que soient les inconvénients qui pourront être la conséquence de ma décision, il m’est impossible de dire que cette situation est permise ou approuvée par la loi de l’Angleterre, et donc ce Noir doit être considéré comme libre. »

Autrement dit, pour lui, en l’absence d’une loi justifiant explicitement l’état d’esclave en Angleterre, tout esclave fugitif sur le sol anglais ne peut plus être remis à son propriétaire. En refusant à un maître le droit d’obliger son esclave à le suivre dans un autre pays (tel que les États-Unis), l’arrêt de Lord Mansfield abolit de facto (mais non de jure ce qui n’aura lieu qu’en 1833) l’esclavage en Angleterre et en Écosse. La jurisprudence ainsi établie toucha entre 14 000 et 15 000 esclaves se trouvant alors en Grande-Bretagne.

Un choc énorme.
Il faut avoir à l’esprit que les Anglais étaient impliqués dans le trafic d’esclaves depuis 1553, que celui-ci avait enrichit de manière considérable le pays tout entier et qu’en 1772, plus de la moitié du trafic mondial d’esclave était opéré par des navires enregistrés à Liverpool, Bristol ou Londres. C’était donc, du point de vue économique, colossal. Mais, fort heureusement, pour les négociants, l’arrêt Somersett n’arrête pas la participation des anglais dans le commerce d’esclaves ni la pratique de l’esclavage dans le reste de l’Empire britannique. De ce point de vue, Lord Mansfield s’était montré, comme à son habitude, brillant. Ce qu’il condamnait de manière véhémente sur le sol anglais, pouvait se poursuivre dans les colonies et ainsi préserver les précieux et colossaux intérêts britanniques.

Comme beaucoup de commentateurs de l’époque se sont plu à le souligner, c’est parce qu’il avait une nièce métisse, qui pouvait être considérée comme une esclave en sursis, que Lord Mansfield fit en sorte que l’esclavage ne soit plus possible sur le sol où elle vivait. Mais le Lord Chief Justice aurait-il pris la même décision si sa propre nièce n’avait pas été elle même la descendante directe d’une esclave noire et ne fréquentait pas assidument sa maison?

Nul ne peut le dire vraiment. Car Lord Mansfield avait une très haute idée du Droit et de la Justice comme ses nombreuses décisions l’ont prouvé. Et en lui se livrait la lutte fameuse d’une société qui souhaitait être le phare du monde civilisé tout en conservant ses avantages. Il faisait donc ce que l’on était en droit d’attendre de l’un des plus grands juges de l’histoire anglo-américaine toute entière : changer le monde de l’intérieur, au nom d’une petite noire et au nom des vertus morales et de justice qui étaient profondément les siennes.

La semaine prochaine nous découvrirons comment la lumineuse expression artistique du drame du Zong, par Joseph Mallord William Turner allait en fin de compte l’emporter sur le maintien confortable d’une économie basée sur l’esclavage.

 

Par: LAURENT MARLIN

Photo à la Une: Credits image : Head of a negro boy by John Singleton Copley 1778