Camerounais et Allemand, comment Theodor Michael Wonja a survécu dans l’Allemagne hitlérienne

 
 

Né à Berlin en 1925, d’un père camerounais et d’une mère allemande, interné dans un camp de travail en 1943, Theodor Michael Wonja raconte dans son autobiographie la vie d’un Afro-Allemand.

S’il était un personnage de conte africain, il serait une chauve-souris. Indésirable chez les mammifères, rejeté par les oiseaux. Allemand et Noir, Theodor Michael Wonja, bientôt 92 ans, a longtemps cherché sa place dans la société. « Trop peu aryen », il a connu pire que le rejet, l’humiliation et les discriminations : c’est l’un des rares Afro-Allemands vivants – sans doute le dernier – rescapés de l’époque nazie. Il a en effet survécu au IIIe Reich ! « Mais je ne suis pas un héros », s’empresse-t-il de préciser en ce début de soirée de la fin d’octobre, lorsque nous le rencontrons dans le hall d’un hôtel parisien.

« En réalité, je n’avais fait que courber l’échine, me terrer et essayer d’éviter le pire », confesse-t-il d’ailleurs dans l’autobiographie qui vient d’être traduite en français par Françoise Mouzer, Allemand et Noir en plus !

Noir d’Allemagne

Né à Berlin d’un père camerounais et d’une mère allemande, Theodor Michael Wonja, benjamin d’une fratrie de quatre enfants, a mis du temps à comprendre pourquoi son Allemagne natale lui fut tout à coup hostile. Petit, à cause de la couleur de sa peau et de ses origines africaines, il a été renvoyé du lycée, sa nationalité lui a été retirée et il s’est trouvé relégué aux rôles de figurant dans des « spectacles d’exhibition d’indigènes ». Une déchéance pour le fils d’un aristocrate du Cameroun, alors colonie allemande.

C’est au tournant du XIXe siècle que son père, Theophilus Wonja Michael, arrive en Allemagne après un bref séjour en Angleterre. « Il était de ces jeunes de l’époque, curieux d’aller voir le monde, d’apprendre », raconte le fiston. À Berlin, le père rencontre une jeune allemande, originaire du petit village de Jersitz, près de Poznan, en Pologne. Un mariage en 1915, deux filles et deux garçons plus tard, la mère disparaît. Theodor, le petit dernier, n’a alors qu’un an.

Grand et charmeur, Wonja père croise alors le chemin d’une autre Allemande, « Maman Martha », et l’épouse. Mais le mariage ne fait pas long feu. « Au bout d’un an environ, elle demanda le divorce […]. Elle ne se sentait pas de taille à assumer les contraintes de la vie commune avec un Africain », croit savoir Wonja fils, qui n’avait à l’époque des faits que… 4 ans.

Comment ne pas se rappeler tous ces « compatriotes » de papa qui défilaient tous les jours à la maison ? Chez les Wonja, tous les Noirs d’Allemagne faisaient partie de la famille, peu importe leur origine. Et Theophilus Wonja Michael parlait souvent du Cameroun à ses enfants. Mais dans cette Allemagne qui devenait de plus en plus hostile aux Afro-Allemands, surtout après la Première Guerre mondiale et la perte de toutes ses colonies, survivre était la seule priorité.

Exhibitions humaines

Pour joindre les deux bouts, Theophilus Wonja Michael accepte de petits rôles dans des films muets et autorise même sa progéniture à suivre ses pas. Le père et ses trois premiers enfants s’affichent aussi dans des « zoos humains », la possibilité d’accéder à d’autres emplois se réduisant tous les jours. « Ce n’est que plus tard que je me suis rendu compte combien c’était humiliant », confie Theodor Michael Wonja, affalé dans son canapé.

« Partout où j’allais, où j’étais, on m’observait bouche bée, des gens tout à fait inconnus me passaient les doigts dans les cheveux, me reniflaient pour voir si j’étais réel, me parlaient dans un mauvais allemand ou par signes… », détaille-t-il. Mais ces exhibitions à travers différentes villes du pays, voire à l’étranger, ne nourrissent pas leur homme. En 1929, la sentence tombe.

Le service d’aide sociale à l’enfance déclare que le père n’est « pas en état d’assurer une vie décente à ses quatre enfants mineurs ». Ces derniers sont confiés à des « parents nourriciers » : un ici, un autre là-bas, les deux plus jeunes auprès d’une certaine Clara Krone. C’est elle qui s’occupa de l’éducation du petit Theodor jusqu’à ses 8 ans.

Entre-temps, Adolf Hitler est devenu chancelier d’Allemagne. Le vent du national-socialisme souffle de plus en plus fort. Bientôt la sécurité des Afro-Allemands ne sera plus acquise. Theodor et sa sœur Juliana sont contraints de quitter le pays. Les deux gosses passent d’abord par la case orphelinat, puis l’isolement, avant d’être confiés à de nouveaux parents, spécialisés dans les « spectacles d’exhibition d’indigènes ».

Sur son lit d’hôpital, le père donne son feu vert pour que ses enfants participent à une tournée en Belgique. Les revoilà « enfants du cirque » ! Tournées et spectacles s’enchaînent dans les différentes villes d’Allemagne et d’Europe.

Leur père rend l’âme en 1934, loin de l’affection des siens, ses deux enfants les plus âgés, James et Christiane, s’étant installés « quelque part » en France. Les premières tentatives de ces derniers pour faire sortir leur petite sœur et leur petit frère de l’Allemagne se heurtent d’abord au refus de l’administration, avant d’aboutir à l’exfiltration de Juliana.

Portes fermées

Theodor, encore trop jeune, ne peut faire ce voyage. Il reste en Allemagne. Chaque jour, il assiste à la montée du racisme à son égard. Toutes les portes lui sont successivement fermées. Plus le régime nazi s’enracine, plus le garçon devient indésirable. L’école lui ferme la porte. Idem pour Jungvolk, la jeunesse hitlérienne, que tous les enfants de son âge étaient pourtant appelés à rejoindre. Malgré ses prouesses en athlétisme, il se rend vite à l’évidence qu’il ne sera pas le « Jesse Owens » allemand, comme ses condisciples le surnommaient.

Ses rêves olympiques s’évanouissent. Il échappe de justesse à la stérilisation forcée des « bâtards de Rhénanie ». « Probablement grâce à ma vie de nomade avec les exhibitions, les autorités avaient perdu ma trace », tente-il d’expliquer aujourd’hui. Dans tous les cas, l’« Allemagne nouvelle » ne le comptait pas parmi ses fils. « Je n’avais pas de place sur cette terre ! Ni dans la société allemande ni au Cameroun, qui était si loin et où je ne connaissais personne », se souvient-il.

Le pays d’origine de son père n’était alors qu’un « concept abstrait ». Le jeune Theodor s’imaginait même que le Cameroun n’était que le lieu où se déroulaient ces contes que son père leur racontait avant de dormir, un pays de récits avec « des animaux doués de parole, des esprits et des arbres animés ».

Mais dans la jungle version Hitler, la petite chauve-souris qu’il semblait incarner n’avait pas sa place. Theodor était alors « étranger à l’espèce ». Avec des conséquences qui le poursuivirent tout au long de sa vie. Adolescent, il sera systématiquement viré de tous les petits jobs dans l’hôtellerie. Avant d’être interné, sous prétexte « d’effort de guerre », dans un camp de travail forcé, en 1943. Et ce jusqu’à la libération.

Expertise africaine

Mais les discriminations ne disparaissent pourtant pas après la guerre. Hier comme aujourd’hui, Theodor Michael Wonja continue de lutter contre les actes de racisme ordinaire. Même si sa progéniture (il a eu quatre enfants et de nombreux petits-enfants), dont « l’origine africaine est à peine visible », n’en subit guère. Après une formation en sciences économiques à Hambourg et à Paris, le patriarche s’est spécialisé dans les questions africaines.

Ironie du sort, celui qui était banni hier de la société allemande a accepté de travailler pour le Service fédéral de renseignement (BND), qui cherchait une expertise sur le continent. Rédacteur en chef du magazine Afrika-Bulletin au milieu des années 1960, Theodor Michael Wonja est devenu la référence allemande sur le sujet. Il a pu voyager plusieurs fois sur le continent pour des reportages, effectuant même une visite en 1969 au Cameroun, pays de son père.

« Je m’y suis senti étranger », confie-t-il. Un regard nostalgique sur la porte de Brandebourg, symbole de sa ville natale, en fond d’écran de sa montre, Theodor Michael Wonja lance fièrement : « Je suis avant tout allemand. »

 

Source: jeuneafrique.com