L’AFRIQUE MÈNE T-ELLE LE BON COMBAT? – Par Claude Wilfried

Nous nous tenons devant la porte.
Et vous savez lorsqu’on est devant une porte, soit on tourne la serrure et on bascule vers l’intérieur pour entrer, soit on cogne dessus comme un ivrogne en pensant qu’elle s’ouvrira toute seule par enchantement. C’est précisément dans ce carrefour entre l’intelligence et la bêtise que se trouve notre Afrique en ce 21ème siècle. Le carrefour que nous offre la confrontation entre deux éléments fondamentaux: Le savoir-faire et les matières premières.

Le savoir-faire scientifique, qu’on appelle “know-how” en anglais se rapporte au potentiel de création technologique d’un pays. C’est la capacité que possède une nation à concevoir, à élaborer, et à mettre sur pied de la substance matérielle fiable dans des secteurs variés.C’est ainsi qu’on va dire que la France dispose du savoir-faire dans le domaine aéronautique parce que AIRBUS, le plus gros constructeur d’oiseaux au monde devant l’américain Boeing appartient en grande partie au pays de François Hollande. De plus, ces avions sont montés à Toulouse au sud-Ouest, et c’est d’ailleurs près de l’aéroport de Toulouse-Blagnac qu’est assemblé le célèbre A380, le plus gros jumbo de ligne au monde, avec une capacité atteignant les 850 passagers.

Dans le ferroviaire, bien que la société nationale allemande DeutscheBahn soit la plus grande compagnie d’Europe, c’est la France qui fabrique les locomotives les plus sûres. Sans le moindre accident mortel depuis sa mise en service en 1981, le TGV français construit par le groupe Alstom est une vraie école de succès sécuritaire. Ce n’est donc pas une surprise s’il est utilisé par les principales compagnies européennes ( Italie, Espagne, Belgique…) avec juste des changements de nom.
L’Allemagne quant à elle, est passée maître dans l’art d’accoucher des automobiles à la puissance et à la classe infinie. Les Daimler, Opel, Audi, Mercedes ou BMW sont connues dans le monde entier, notamment en Chine où le géant Volkswagen écoule près de 30% de sa production. Dans un registre plus sombre, le matériel de guerre allemand est très sophistiqué et prisé par tous les fous de la planete. Européens, Africains ou Arabo-asiatiques qui aiment le spectacle du sang sur les murs et des cadavres de bébés gisant sur les routes.

On le voit, les principaux pays développés ont chacun dans un ou plusieurs domaines, un savoir-faire reconnu où ils sont seuls à détenir la science de conception des objets qu’ils exportent à d’autres pays. Et on pourrait continuer indéfiniment la liste, vu la diversité des champs d’application de ce concept. Par exemple le Japon est patron de l’électronique avec ses célèbres consoles PlaySation ou encore Nintendo et ses groupes Sony ou Konami. L’Italie est LE pays au monde à comprendre vraiment ce que sont la mode et le luxe ( Versace, Gucci, Dolce&Gabbanna règnent sans partage) et ainsi de suite.

Alors quid (qu’en est-il) de l’Afrique?

L’Afrique est comme un garçon qui possède un ballon de foot, mais est assis sur une chaise roulante en raison de ses deux jambes fracturees. Il est ainsi en possession d’une belle richesse entre les mains, mais dont il ne peut se servir, au vu de son handicap. Alors les pays développés sont le passant qui vient dire au garçon: ” Donne-moi ton ballon, moi je peux jouer puisque j’ai mes jambes”. Et au lieu de demander au passant de l’emmener se faire soigner de ses fractures, le garçon lui remet gentiment le cuir sans rouspéter. “De toute façon, il a raison. Il a ses deux pieds et moi non”, se dit-il. 
La transposition de cette métaphore à la réalité veut que l’Afrique possède les matières premières (ballon), par opposition au know-how occidental ( santé des jambes)

Avec la nouvelle génération panafricaniste consciente, éveillée et manifestement très déterminée à ne plus se laisser marcher dessus, l’Afrique commence peu à peu à sortir de cette folie qui consistait à confier tous ses biens au bandit extérieur sans rien dire. Certains contrats coloniaux arrivés à terme ne sont plus renouvelés, (Il y’a encore beaucoup de mauvais eleves mais c’est un autre sujet), et des voix s’élèvent de plus en plus et sous tous les formes pour dire à l’Occident: “Allez-vous en! Et avant de partir, laissez tout sur place, car rien ici ne vous appartient.” Voici donc notre jeune garçon handicapé qui a enfin compris qu’il ne doit en aucun cas donner son ballon gratuitement au premier venu. L’autonomie absolue est le premier pas vers le développement véritable.

Toutefois une question subsiste: 
“Mène t-il le bon combat?” Ou plutôt: “N’a t-il pas oublié quelque chose?”

Le garçon semble en effet avoir oublié de se faire guérir des jambes. Il se sert a rien d’avoir une balle si on ne peut pas jouer. De meme qu’on n’a jamais vu un sourd écouter la radio. C’est ainsi que l’Afrique et sa vague montante de panafricains.réveillés et pleins d’espoir risque fort de manquer le rendez-vous sur le lieu où le destin l’attend. C’est bien beau de chasser les colons. Bien sûr qu’il faut que nous reprenions le contrôle de nos matières premières. C’est au peuple camerounais d’exploiter l’or de Betare.Oya, la canne à sucre de Mbandjock ou les palmeraies d’Edea. C’est aux Congolais de gerer le coltan du Kivu et les barrages d’Inga. C’est une bonne chose de récupérer notre bien. Mais une fois que nous l’aurons, qu’en ferons-nous?
Nous avons pris l’habitude de dire: “Sans nous l’Europe n’est rien”. Ce n’est pas faux dans le fond. Malgré le know-how, si tu n’as pas les ingrédients, tu ne peux pas cuisiner. Si l’Occident perd donc ses matières premières qui sont en fait les nôtres, il est voué à l’apocalypse. C’est une évidence.

Mais est-ce que de notre côté nous avons une chance de nous en sortir sans le savoir-faire? Car en effet les Africains semblent ne songer qu’à récupérer leurs richesses sans toujours avoir une idée précise de ce qu’ils en feront et surtout comment. En somme, cela ne changera rien à notre misère si on ne développe pas la technologie d’exploitation. D’ailleurs on peut déjà se demander pourquoi nous n’avons pas fait usage de toutes ces ressources pendant les milliers d’années qui ont précédé la colonisation, tant il est vrai que l’histoire de l’Afrique ne commence pas avec l’arrivée des colons esclavagistes.

A titre d’exemple, nous savons que les fameuses “terres rares” comme le thulium ou le cérium sont très importantes dans la fabrication des appareils électroniques grâce à leurs propriétés électromagnétiques. Mais savons-nous seulement comment on procède pour transformer ce morceau de roche en ordinateur ou en télévision? Nous savons qu’une importante part du matériel minéral qui forme plus tard le TGV vient de nos pays d’Afrique. Mais saurions-nous en construire? Avant que les Blancs ne soient chez nous, pourquoi n’avons-nous pas creusé le sol pour extraire notre pétrole/nos minerais, et fabriquer les industries dont nous revons aujourd’hui? Pourquoi avoir attendu de se faire voler pour enfin comprendre leur importance? 
La Russie tient tête au reste du monde après son annexion de la Crimée non seulement parce qu’elle dispose de l’arme nucleaire, mais aussi parce qu’elle approvisionne l’Occident en gaz, foré par elle-même. La Russie peut donc décider de fermer son robinet quand elle le veut en réponse aux sanctions et mettre l’Occident dans une situation inconfortable de pénurie de gaz.. D’ailleurs l’exemple de la souffrance des éleveurs de porc en France ces derniers jours montre le chaos la fermeture du marché poutinien. Or en Afrique francophone, la quasi totalité des secteurs clés sont aux mains d’entreprises étrangères parce que nous n’avons pas la technologie et le know-how. Ce qui d’ailleurs a permis à nos assaillants de nous berner facilement et de nous dicter leurs conditions.

Conclusion: Pendant qu’on réclame la rétrocession de nos matières premières, nous devons en même temps penser à trouver un moyen de les traiter nous-mêmes. Ce serait un aberrant paralogisme d’aller demander encore à ceux que nous avons chassés comment faire. La Chine a raté son “Grand Bon en avant” entre 1958 et 1961 à cause entre autres du retrait des techniciens Soviétiques. Si nous ne nous attelons pas des maintenant a créer des écoles de formation d’industriels, économes et techniciens, si nous persistions à penser que pour briller il faut travailler dans un bureau, si nous continuons à avoir en Afrique 6 classes littéraires pour deux classes scientifiques, nous ne réussirons jamais à développer notre know-how à temps. Il vaut mieux commencer aujourd’hui même afin que dans 20 ans, quand nous aurons récupéré 15% de nos matières premières, les enfants de 2015 soient des ingénieurs fraîchement sortis de l’école africaine pour nous les transformer en produits finis utiles et nécessaires pour rendre la récupération de nos richesses restantes plus facile Car les matières premières sans savoir-faire, c’est comme donner de l’argent à un cadavre. Or il faut que l’Afrique soit vivante.

 

 

Septembre 2015