Quand la France interdisait l’avortement… sauf aux femmes noires

En 1970, un scandale éclata à la Réunion: des milliers de femmes avaient été avortées et stérilisées, souvent sans leur consentement, avec le soutien des pouvoirs publics. Un essai glaçant de Françoise Vergès revient sur ce crime d’Etat oublié.

— Par David Caviglioli —

En juin 1970, à Trois Bassins, un village de la Réunion, un médecin généraliste de la Croix-Rouge était appelé au chevet d’une fille de dix-sept ans tombée dans le coma. Il diagnostiqua une hémorragie «consécutive à un avortement et un curetage». L’avortement n’avait pas encore été légalisé par la loi française. Le médecin déposa une plainte contre X. La police judiciaire de Saint-Denis découvrit que la jeune fille avait été opérée dans une clinique orthopédique de la ville de Saint-Benoît, et qu’elle n’était pas un cas isolé: des milliers de femmes y avaient subi des avortements et des stérilisations, souvent sans consentement.

Ces femmes étaient noires, et pauvres. Dans la presse, les témoignages se multiplièrent. Citons celui d’une femme enceinte de trois mois, entrée dans cette même clinique pour une douleur au ventre, à laquelle on avait annoncé une opération de l’appendicite, et qui s’était rendue compte au réveil qu’on avait mis fin à sa grossesse et qu’on lui avait ligaturé les trompes. 

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et après l’horreur, l’immonde … :

“A la Réunion, Debré régnait sur le monde des «Gro-Blan», les vieilles fortunes du sucre. Un marigot d’anciens pétainistes devenus gaullistes, de notables, de propriétaires et d’investisseurs.

Parmi eux, le président du Conseil d’administration de la Sécurité sociale, lié au syndicat des fabricants de sucre. Parmi eux aussi, David Moreau, conseiller général, président du syndicat des médecins, propriétaire de supermarchés, actionnaire du Club Med, époux de la fille du PDG des sucreries de Bourbon et… directeur de la clinique de Saint-Benoît, où les Réunionnaises noires se faisaient stériliser sans le savoir. Soutien de Debré, Moreau ne sera jamais inquiété par le procès, qui finira comiquement par condamner les seuls non-Blancs de l’établissement: un infirmier major d’origine indienne, et le docteur Ladjadj, d’origine marocaine. Les victimes de la clinique ne reçurent pas d’indemnisation.”

Ventre des femmes Présentation du livre sur le site de l’éditeur :
Dans les années 1960-1970, l’État français encourage l’avortement et la contraception dans les départements d’outre-mer alors même qu’il les interdit et les criminalise en France métropolitaine.

Comment expliquer de telles disparités ?

Partant du cas emblématique de La Réunion où, en juin 1970, des milliers d’avortements et de stérilisations sans consentement pratiqués par des médecins blancs sont rendus publics, Françoise Vergès retrace la politique de gestion du ventre des femmes, stigmatisées en raison de la couleur de leur peau.

Dès 1945, invoquant la « surpopulation » de ses anciennes colonies, l’État français prône le contrôle des naissances et l’organisation de l’émigration ; une politique qui le conduit à reconfigurer à plusieurs reprises l’espace de la République, provoquant un repli progressif sur l’Hexagone au détriment des outre-mer, où les abus se multiplient.

Françoise Vergès s’interroge sur les causes et les conséquences de ces reconfigurations et sur la marginalisation de la question raciale et coloniale par les mouvements féministes actifs en métropole, en particulier le MLF. En s’appuyant sur les notions de genre, de race, de classe dans une ère postcoloniale, l’auteure entend faire la lumière sur l’histoire mutilée de ces femmes, héritée d’un système esclavagiste, colonialiste et capitaliste encore largement ignoré aujourd’hui.

 

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