Cameroun : Les origines du Ngondo

Novembre 1949. Le Conseil de Tutelle de l’O.N.U. envoie au Cameroun sa toute première mission de visite. Entrée au territoire par Mora le 12 novembre, cette mission en sort par Douala, le 27 novembre 1949, emportant dans ses malles et valises près d’une centaine de pétitions recueillies au cours de sa traversée de notre vaste et beau pays. Au nombre de ces pétitions, il y eut celle du Ngondo. Qu’est-ce que le Ngondo ?

C’est l’assemblée traditionnelle du peuple duala. Son existence est antérieure à l’arrivée, en1843, des premiers missionnaires à Douala. Son année de création peut se situer approximativement en 1830, soit une quinzaine d’années avant la mort, en juillet 1845, de Ngando a Kwa, roi des Akwa à l’époque. A Douala, en effet, l’on accorde à celui-ci l’honneur immortel d’être le « père » du Ngondo, et cela généralement.

Dans quelles circonstances fut fondée l’auguste organisation ? C’est ce que nous allons tenter d’établir.

Il y avait autrefois à Pongo, au Nord-Ouest de Douala, un colosse qui passait pour titan et qui semait la terreur les marchés périodiques. On l’appelait Malobè Etamè, ou Malobè tout court. Malobè commettait toutes sortes d’abus et d’exactions. Et ses principales victimes étaient les Duala stricto sensu.

Dès que ce monstre apparaissait, le marché tout entier entrait en effervescence. On entendait alors crier de toutes parts : Malobè a o don ! Malobè a o don ! « Malobè est (là) au marché ! Malobè est (là) au marché ! » (sous-entendu : « Que chacun se tienne sur ses gardes ! » « Sauve qui peut ! »)

Les principaux dignitaires des quatre clans duala, accompagnés de leurs notables, se réunirent afin de rechercher ensemble une solution satisfaisante à cette affaire d’honneur. A tout prix, il fallait réparer l’impardonnable offense.

Cette assemblée du peuple reçut le nom de Ngondo, du même mot qui désigne en langue duala le cordon obolical reliant encore le nouveau né et sa mère, après la délivrance 1. De cette image, les Duala tirèrent l’idée du lien devant les unir dorénavant. Ainsi le Ngondo devint le symbole de leur unité, la concrétisation d’un front uni appelé à défendre l’honneur du peuple, aussi bien à l’intérieur qu’à l’étranger.

Le même jour, les Duala délibérèrent pour choisir dans une proche banlieue du pays, un Bakoko de Japoma, nommé Engômga, comme leur vengeur (à gages) de l’outrage jusque-là subi aux marchés de Pongo, Engômga était lui-même un colosse très fort, doublé d’un sorcier. Les Duala provoquèrent entre lui et le titan de Pongo un duel à coups de poings. Engômga eut raison de Malobè. Il le maîtrisa, l’envoya à fond de câle d’une grande pirogue et le ligota solidement. Puis les Duala emmenèrent chez eux la terreur des marchés de Pongo, et le livrèrent aux… négriers. Pour toujours !

Mais la mémoire de Malobè reste immortalisé dans le vers suivant d’une de ces innombrables improvisations des troubadours du littoral camerounais : Malobè a si wèli Engômga : « Malobè n’a pas su résister à Engômga ».

On entend encore ce refrain au cours de maintes cérémonies traditionnelles des Camerounais de la côte, à travers les captivants grelots des tambours-parleurs, notamment lors des compétitions sportives sur le Wouri ainsi qu’à l’occasion de la lutte duala, à l’heure incomparable, plus que solennelle, où d’invincibles héros 2 font sur les cours poudreuses et ensoleillées de décembre, l’exhibition de leur force comme de leurs pagnes étincelants…

On le retrouve dans plus d’un conte des habitants des rives du Wouri, du Mungo, de Abô et de la Sanaga. Enfin, le nom de Mabè est surtout demeuré célèbre dans les circonstances suivantes : dans ces contrées, lorsque quelqu’un se trouve en présence d’une épreuve ou d’une difficulté majeure, ou devant un de ces multiples cas embarrassants de la vie, ou devant les conséquences (fâcheuses) de ses propres actes, il est courant d’entendre les autres le plaindre et lui dire, parfois avec quelque pointe d’ironie : « Malobè a o don ». « Malobè est là ! » (Prenez vos dispositions, faites tout pour vous tirer d’affaire !).

Voilà pour l’historique de la création du Ngondo, tel que nous l’ont fait quelques vieux Duala. Dans quelques années, les hommes de cette génération ne seront plus de se monde. Or, notre conviction profonde est que de très nombreux Duala de notre époque ne savaient pas jusqu’ici un seul mot de l’origine du Ngondo. Ce Ngondo sacré qui, hélas ! est devenu, de nos jours – par certains côtés seulement, il est vrai – l’occasion par excellence de festivités bachiques, de manifestations populaires truculentes, d’apparat grossier et vulgaire. Hélas !

 

 


Par : Maurice DOUMBE-MOULONGO
En savoir plus: Le Ngondo