CAMEROUN – LE MBOG ET SON ORGANISATION

Comme chaque culture naît d’une société, on pourrait dire que chaque société se développe en fonction de son environnement naturel dont elle est à la fois le produit et l’agent perpétuel de transformation.
Nous Africains, pleurons devant l’action destructrice de nos peuples. Toutefois, pleurer ne signifie par renoncer ou démissionner ! nous nous lamentons de l’agressivité des politiques, tant il est vrai que comparativement à l’organisation napoléonienne de la société, le Mbog est la preuve de la maîtrise des facteurs sociologiques depuis la nuit des temps. Le pouvoir du Mbombog est un pouvoir d’ordre et d’équilibre, pour que chaque individu dans la communauté se sente en sécurité dans ses personnes et ses biens. Le Mbombog délègue ses pouvoirs aux autres confréries auxquelles il appartient. L’organisation sociale est centrée sur la famille : la polygamie et l’enfant y sont reconnus comme valeur fondamentale.

Dans sa conduite quotidienne, le Mbombog consulte les oracles avant la prise de toute décision, avant tout voyage, même pour recevoir un hôte. Le Mbog symbolise l’univers, le cosmos. Il s’organise comme lui, en deux faces. Le mot Mbog vient de ” Bok “, qui signifie :

Le Patriarche Mbombog MBOUCK Guillaume

ranger, disposer en ordre, pour obtenir le contenu le plus dense possible. Il résulte de ceci que la conception de l’institution du Mbog nécessite de parfaites connaissances positives et négatives de l’univers, le dualisme dont il est question dans certaines philosophies orientales.

De ce point de vue, il ressort que selon le Mbog, chaque être humain doit être en communication consciente avec les vivants membres de son groupe, médiate avec les morts et ancêtres du groupe. Il en résulte que la vie est un ensemble constant du visible et de l’invisible, de ce qui est en haut et de ce qui est en bas. Par cet équilibre des harmonies, le respect du sacré est garanti, et la nature s’en trouve préservé. L’homme commerce librement ave cette nature à laquelle il appartient, il ne la dégrade ni ne la transforme que pour le bien de la communauté.

Vu dans ce sens, le Mbog est une véritable religion de la nature, une nature naturante et une nature naturée, dont l’ordonnancement des choses est faite par la parole. Il nous semble inutile de préciser que dans le Mbog, la parole est plus importante que l’écrit. L’histoire des grands courants spirituels du monde nous révèle qu’aucun des maîtres de la pensée n’a laissé d’écrits. C’est donc une aberration de chosifier la culture africaine sous le prétexte qu’elle est orale. Les motivations d’une telle agression sont à chercher ailleurs.

LES CONFRERIES DU MBOG

La grotte mythique de Ngog Lituba. Un pelerinage du Patriarche et des Membres de la Confrérie pour une benediction particuliere du Cameroun.

La grotte mythique de Ngog Lituba. Un pelerinage du Patriarche et des Membres de la Confrérie pour une benediction particuliere du Cameroun.

UM – Dérivé du mot “ NYUM ” qui signifie Arc – en – ciel, Le UM relie les deux rives du fleuve qui sépare le monde d’en haut et le monde d’en bas. Cette confrérie se spécialise entre autre, dans les rites de la procréation et de la perpétuation de la race. Les Um ne doivent pas être vus pas les hommes et les femmes non initiés. Au sein du UM, les initiés ont le droit de veto.

NGE – C’est la confrérie des BaNGENGE. C’est le symbole de la force sur la matière. Elle est spécialisée dans la danse sacrée, l’organisation de cérémonies funèbres des grands initiés, le traitement des intoxications de toutes sortes et l’exécution des sentences de condamnation à mort. Le NGE a des chapelles, il est aussi spécialisé dans les rituels tendant à obtenir la justice immanente, c’est le NGE NJON, domaine essentiel du NJEK. D’où l’expression : ” les Dieux rendent fous ceux qu’ils veulent perdre “.

NJEK – Cette confrérie des BA-NJENJEGA est spécialisée dans la mise en action de la justice immanente. Sa compétence s’étend aussi bien dans le monde visible que le monde visible. La conception à la base des actions de cette confrérie repose sur le principe que les choses qui ont été en contact restent liées. Cette justice immanente ne se sépare pas du NGAMBI.

NGAMBI – Il se charge de l’information. Il a accès aux vérités les plus secrètes, présentes ou futures, par les possibilités de communication avec les ancêtres et d’interprétation des symboles. C’est un dialogue avec le lumineux.

En Afrique, on retrouve cette consultation des oracles dans diverses cultures, mais, il est difficile de la retrouver mêlée directement à un être vivant. Au Burkina-Faso, c’est un chacal qui sert de véhicule de divination. Les initiés interprètent les empreintes qu’il a laissées sur du sable préalablement préparé à cet effet.

Chez les Bassa, le Ngambi a plusieurs formules. La plus importante qui associe un élément naturel vivant s’appelle le NGAMBI-SI, par lequel l’ancêtre réincarné dans une araignée mygale, entretient le la communication avec les vivants. Le code de communication employé s’appelle le Dihô di Ngambi, sortes de lamelles de bois taillées et désignées par des noms propres. Ngambi Dise constitué à partir des écailles de pangolin, notamment un pangolin tué par une panthère.Elles sont peintes en gris, en rouge et en blanc. Selon les informations obtenues dans le monde invisible, l’araignée disposera les lamelles en fonction des couleurs, puis, l’initié du Ngambi interprètera le lendemain, en fonction des signes obtenus. Ajoutons le Ngambi Likon obtenu à partir des mânes d’un jumeau, Ngambi maton, etc…

KOO – En Bassa, le mot Koo signifie ” escargot “. L’importance de la Confrérie du Koo réside sur l’androgynie de l’escargot. C’est une Confrérie unique réservée aux femmes, mais elle a une emprise sur l’ensemble de la communauté. Elle est détentrice de la danse sacrée.

D’autres Confréries existent :

Le MBAK pour la purification des régicides, parricides, homicides volontaires. Le LIKAA pour absoudre l’inceste, le BAKON, Confrérie spécialisée dans la communication avec les mânes des morts, membres du groupe( A ne pas confondre avec le spiritisme qui implique des procédés de communication avec les démons, les esprits élémentaires qu’on appelle KON. Toutes ces Confréries travaillent harmonieusement et secrètement à la sauvegarde du groupe, du clan ou de la communauté. Elles renforcent le pouvoir du Mbombog, et sont au regard de l’observateur averti, l’émanation des pouvoirs divins. Il faut souligner ici que le Mbog est une vie, en tant qu’un tout qui renferme l’univers(partie visible et partie invisible), et en même temps, un mode d’organisation de la vie en communauté, dans le strict respect des lois naturelles et humaines. Pris dans ce contexte, la fonction de Mbombog est comparative à celle de démiurge. Il ne modifie pas la loi ancestrale, mais il y veille et la garde. Il ne fait qu’orienter la tradition vers le bon sens, vers son accomplissement, au-delà du temps.

Le mbombog revêt ainsi, les fonctions de gardien du peuple et des valeurs ancestrales. Il veille sur les sites naturels qui sont les vestiges de sa civilisation et de sa tradition.

Parmi les deux cent groupes ethniques que compte le Cameroun, la culture du Mbog reste détentrice du pouvoir sacré.

En effet, les conséquences de l’implantation du christianisme en Afrique ont été au plan spirituel, l’extermination des grands regroupements ethniques qui pratiquaient une religion naturelle. Dans la plupart des groupes ethniques, l’autorité traditionnelle a laissé place au prolongement de l’administration coloniale, avec l’apparition des chefferies traditionnelles, qui n’avaient cependant pas de réelle emprises sur les populations, car le peuple Bassa n’a jamais dissocié sa spiritualité de son organisation sociale. Le Mbombomg est donc à la fois le guide spirituel et le chef de la communauté.

 

M. Samuel Brice TJOMB Remettant une distinction à un membre.

Pendant longtemps, la présence occidentale a causé du tort aux peuples autochtones, qui ont dû renoncer pour la plupart, à leurs croyances anciennes, au profit du christianisme et de l’islam. Il nous souvient qu’il y a encore quelques années, il était interdit de célébrer le NGOINDO, culte fête traditionnelle du peuple Sawa, qui vit sur les bords du fleuve Wouri.

Sur le plan administratif, la colonisation a délimité les espaces géographiques en fonction des centres d’intérêt, et des richesses que ses initiateurs venaient exploiter au Cameroun. La traite négrière aura fortement contribué à isoler les peuples, qui des siècles plus tard, ont du mal à retrouver leur histoire et leurs origines.

Au Cameroun, le peuple Bassa a longtemps souffert et continue de souffrir de la politique coloniale et néo-coloniale, du fait de sa résistance farouche à la pénétration occidentale dans son espace de vie. En voulant préserver son biotope et son environnement, beaucoup furent exterminés, quelques uns déportés vers les sucrières brésiliennes. Mais l’irruption du colon au Cameroun n’a pas anéanti le Mbog. Une sagesse ancestrale dit :
” Le Mbog est comme la chute d’un chimpanzé : le Chimpanzé tombe et se relève, le Mog tombe et se relève “.

La spiritualité du Mbog est restée sauve malgré les turpitudes du peuple Bassa. Cela tient à la valeur fondamentale des initiations, et à la profonde notion du sacré, et partant du silence, qui entoure la pratique du Mbog. Une autre sagesse dit que :
” Nul ne doit sacrifier le Mbog au mouvement d’humeur ; à la colère face à ceux qui le profanent “.

Le Mbog reste intact ! C’est la grande révélation que les patriarches ont faite. En effet, aucune lettre n’a été ôtée de sa pratique, car même la puissance de l’argent n’a pas pu venir à bout de sa valeur essentielle. Un autre proverbe dit :
” Le Mbog ne s’échange pas contre les morceaux de vipère “, pour signifier que quelqu’un a beau être riche, puissant ou même aimable, il n’accéderait pourtant pas au Mbog s’il n’en jugé digne.

Le Mbog n’est pas écrit, comme c’est le cas pour la plupart des grandes religions mondiales. Le cœur est le lieu le plus sûr où l’on puisse enfouir un secret. Tout comme la Thorah, le livre de la Thorah n’est pas la Thorah ! Les écrits sur le Graal ne sont pas non plus le Graal ! Cette vérité est la garantie selon laquelle la pratique du Mbog restera à jamais inviolée. Son mode de véhicule c’est la parole.

LES FORMES DE PAROLE DANS LE MBOG
Le Mbog reconnaît cinq sortes de paroles :

– LA PAROLE DE FACE : C’est le premier savoir son rôle est d’apporter des explications simples.

– LA PAROLE DE CÔTÉ : C’est le deuxième savoir. Il approfondit les explications, attire l’attention sur quelques parties essentielles des rites.

– LA PAROLE DE DERRIÈRE : Ce troisième savoir est chargé de fournir des synthèses portant sur des vastes ensembles. Il s’applique à montrer la corrélation des choses.

– LA PAROLE CLAIRE : Comme l’a dit Marcel Griaule dans La Tradition orale (1952), elle ” concerne l’édifice du savoir dans la complexité ordonnée “.

En tant que niveau de connaissance, la parole chez les Bassa se véhicule par la langue ordinaire, mais aussi par les langues secrètes qui recèlent les textes sacrés et les modes de silence. Selon le Mbog, le microcosme humain fait de la parole un pouvoir créateur, une force transformatrice positivement et négativement. C’est en cela qu’on peut dire que le macrocosme et le microcosme, Dieu et l’homme, l’univers et la société, la globalité et la spécificité s’inscrivent en Afrique, dans un rapport d’ho morphisme.

FONCTION DES CONFRERIES
MBOG = Hommes-panthères et législateurs
NGE = Hommes-léopards et exécutants
UM = Hommes serpents d’eau et juges
KOO = Femmes-escargots
NGAM = Hommes-araigées et devins

 

Source et en savoir plus: Par Samuel Brice TJOMB Chercheur, membre de la Confrérie Mbog-Parlement