Prolégomènes pour une renaissance africaine – Par Charly Noah

Le désarroi qui ressort des débats insalubres entre Africains au sujet de la crise ivoirienne, ainsi que sur le rôle qu’y jouent la France, l’Union africaine, l’ONU et la communauté internationale m’inspire la présente réflexion sur l’identité et la vision du monde des Africains d’une part, et les conditions d’une renaissance africaine d’autre part. En effet, ces derniers temps, l’homme africain m’est apparu déboussolé, sans repères.

Du Cap à Tabarka, sans la moindre idée de la vision qu’il entrevoit de sa place dans le monde présent et en devenir, il avance à tâtons, quand il ne recule pas. Il est aujourd’hui en quête d’une identité, d’un modèle qui lui serve de référence idéologique et culturelle. Après le supplice de la traite négrière, les cauchemars de la nuit coloniale, et les soleils fanés des indépendances déçues, l’aube de la renaissance sans cesse annoncée tarde à poindre. Pourquoi ce désarroi?

Les pistes avaient pourtant été déblayées, puis balisées par nos aînés: Blyden, Lépold Sedar Senghor, Julius Nyerere, Kwame Nkrumah, Gamal Abdel Nasser, et plus près de nous, Ali Mazrui et Kwame Appiah. La quête de l’affirmation de l’identité africaine et la renaissance du continent préoccupent les hommes de culture africains depuis le milieu du 19e siècle. Toutefois, le désarroi actuel montre à quel point les jalons par eux posés n’ont pas su résister à la bourrasque de la pensée unique, aux assauts du discours iconoclaste des chantres du retour aux sources et au vandalisme perpétré par le pouvoir kaki qui s’est installé à la tête des pays africains peu après les indépendances. La philosophie de la Négritude avait tracé la projection ontologique et épistémologique de l’homme noir en tant que métis culturel dans la civilisation de l’Universel chère à Senghor. A la symbiose de l’identité traditionnelle africaine et européenne déclinée par Senghor, Nkrumah et Ali Mazrui avaient greffé la dimension islamique pour affirmer le triple héritage de l’Africain. Kwame Appiah ira plus loin en fustigeant la validité du concept même de race et en préconisant sa déconstruction au profit d’un humanisme universel, poussant ainsi jusqu’au bout la réflexion circonstantielle de Senghor. Le panafricanisme de Nkrumah, de Lumumba et de Barthélémy Boganda avait jeté les bases de la grandeur de l’Afrique tant sur le plan politique que sur le plan économique, en prophétisant son ancrage dans l’unité politique et économique du continent, pour faire pendant à l’unité culturelle postulée par Cheikh Anta Diop et Théophile Obenga. Tout cet édifice était sous-tendu par la philosophie du consciencisme théorisée par Kwame Nkrumah, expression de la symbiose entre le communautarisme africain et l’apport européen sous la forme du matérialisme dialectique.

Sur le plan de la politique économique, cela s’est traduit par le socialisme africain qui a séduit entre autres, Julius Nyerere, Senghor, Nkrumah, Marien Ngouabi, Mathieu Kerekou, Mengistu Haile Mariam, Amilcar Cabral, et Samora Machel avec les résultats catastrophiques que l’on sait. Le coup de semonce est venu de Friedrich Hegel, l’un des plus grands penseurs de notre temps, à l’Université de Berlin, dans le cadre du cours d’histoire universelle qu’il y professe entre 1822 et 1830. Le philosophe allemand y postule la négation de l’historicité de l’Afrique: “Ce continent n’est pas intéressant du point de vue de sa propre histoire, mais par le fait que nous voyons l’homme dans un état de barbarie et de sauvagerie qui l’empêche encore de faire partie intégrante de la civilisation.” Il poursuit en martelant: “Elle n’a donc pas, à proprement parler, une histoire.

Là-dessus, nous laissons l’Afrique pour n’en plus faire mention par la suite. Car elle ne fait pas partie du monde historique, elle ne montre ni mouvement, ni développement…” En 2007, à Dakar, Nicolas Sarkozy remet ça au goût du jour, en s’inspirant lourdement de ce texte pour son fameux discours à l’Université Cheikh Anta Diop. Edward Wilmot Blyden fut parmi les tout premiers Africains à montrer que l’homme africain avait marqué de son empreinte son milieu, créant ainsi, au passage, une histoire, une civilisation et donc une culture. Blyden est un personnage crucial pour nous Africains. Il a été reconnu par Senghor et par Kwame Nkrumah comme le père idéologique de l’idée de l’unité de l’Afrique de l’ouest. Il a inspiré le nationalisme dans les différents territoires et son idéologie pan-nègre a sans l’ombre d’un doute, été pour beaucoup dans la germination du panafricanisme. Toute son oeuvre qui parcourt la deuxième moitié du 19è siècle est consacrée à l’évocation du rôle de l’Afrique et de l’homme africain dans l’Histoire depuis l’Antiquité pour réfuter les affirmations gratuites de Hegel. Blyden s’intéressa aussi à la quête de l’identité africaine, résumée par le mouvement de la “personnalité africaine” qui annoncait déjà la Négritude. L’oeuvre monumentale de Cheikh Anta Diop, Nations nègres et culture, s’inscrit dans le prolongement et l’approfondissement de cette entreprise.

La vision d’une Afrique sans civilisation, sans histoire et en-dehors de l’Histoire révolte le jeune érudit. Il mobilise alors ses connaissances d’histoire, d’égyptologie, de linguistique, d’anthropologie, de philosophie et de physique pour démontrer que la civilisation de l’Egypte ancienne était essentiellement une civilisation négro-africaine et qu’elle était antérieure à la civilisation grecque qui s’est nourrie à sa mamelle. L’Histoire générale de l’Afrique, en huit volumes, publiée par l’UNESCO dans 13 langues en 1999, après 35 ans de travaux réunissant plus de 230 historiens et experts de nombreuses autres disciplines, ainsi que les deux volumes de Black Athena de Martin Bernal viendront couronner cette démarche de restauration de l’historicité africaine. S’il est un homme qui a le plus contribué à la quête identitaire en Afrique, c’est bien Léopold Sédar Senghor. C’est au contact d’Aimé Césaire dans le Paris du début des années 30 qu’il lance le mouvement de la Négritude.

La politique coloniale de la France s’appuie alors sur le concept de l’assimilation qui consiste à inculquer la civilisation aux indigènes. Senghor prend le contrepied de cette démarche en affirmant l’existence d’une civilisation africaine. Il considère que les Africains devraient “s’assimiler l’esprit de la civilisation française. Il s’agit d’une assimilation active et judicieuse, qui féconde les civilisations autochtones et les fasse sortir de leur stagnation ou renaître de leur décadence.” A un métropolitain de ses amis, Senghor dira :” Vous nous avez apporté votre civilisation. Laissez-nous y prendre ce qu’il y a de meilleur, de fécondant et souffrez que nous vous rendions le reste.”
A la question de savoir en quoi consistait la Négritude, Senghor répond: ” Revendiquer passionnément notre identité nègre et je peux le dire maintenant, nous étions racistes. J’avais commencé par être déchiré par ce double courant qui m’entraînait vers les valeurs du monde noir et qui me retenait dans les valeurs européennes et françaises en général. Aujourd’hui, je ne me sens pas du tout déchiré mais j’ai dû vivre une passion au sens étymologique du mot quand nous avons commencé par revendiquer notre négritude avec passion. Mais, il y a eu la guerre. Il y a eu le nazisme. J’ai été prisonnier pendant deux ans et je me suis mis à relire les Grecs et je me suis mis à méditer sur le miracle grec. J’ai fini par découvrir que le miracle grec c’était le miracle du métissage culturel. Ce sont les Grecs qui, pendant plus de 1000 ans, ont fait les plus grands éloges des Négro-africains. C’est pourquoi, à la Négritude-ghetto, nous avons peu à peu substitué la Négritude-enracinement mais ouverture et nous avons pensé que pour réaliser l’Evangile que nous prêchions, pour employer une formule de Sartre, il nous fallait être des métis nous-mêmes et assimiler les valeurs fécondantes de la civilisation européenne en général et française en particulier, qu’il fallait greffer sur la raison intuitive la raison discursive. Et il fallait que ces deux raisons se fécondent mutuellement car c’est dans cette fécondation que le miracle grec s’est produit.” On a beaucoup jasé pendant les années 70 sur la querelle entre les anglophones, tenants de l’école de la “personnalité africaine” dont le chef de file était Wole Soyinka et Senghor. En fait de querelle, il s’agissait de jeux de jeunesse, comme l’affirmait Soyinka lui-même: ” Nous avons pris des positions extrêmes vis-à-vis de la Négritude quand nous étions jeunes. Mais bien sûr avec le temps nos positions se sont de plus en plus rapprochées. Senghor et moi avons de nombreuses discussions sur la Négritude. Il a cédé sur certaines positions extrêmes de la Négritude et j’ai cédé sur certaines de nos réactions extrêmes contre la Négritude. Nous n’avons jamais été hostiles à la Négritude en tant que tel. Nous croyions aux caractères spécifiques des différents peuples. Je crois en la pluralité des cultures. Quand on me parle de la globalisation de l’économie, de la culture etc., j’espère que cela ne signifie pas la fin de la diversité des cultures. Il y a donc un caractère spécifique, une synthèse, si vous voulez, chez les Noirs d’Afrique dans l’approche culturelle que l’on peut appeler la Négritude. Ce que nous refusions alors, c’était la célébration romantique de cette essence. C’est leur théorisation que nous réfutions.”

Cette convergence de vues nous plonge de plain pied dans la démarche de la civilisation de l’Universel dont Senghor trouve les fondements dans l’oeuvre de Teilhard de Chardin. Il s’agit de réaliser une symbiose de toutes les civilisations. Parlant de son mentor, Senghor dira: ” Teilhard nous invite, nous Négro-africains, avec les autres peuples et races du Tiers-Monde, à apporter notre contribution au “rendez-vous du donner et du recevoir”. Il nous restitue notre être et nous convie au dialogue; au plus-être.” La grande contribution de Senghor à notre quête identitaire consiste à nous rappeler que nous sommes tous des métis culturels. La civilisation de l’Universel qu’il prône repose sur le dialogue des cultures, un dialogue qui doit déboucher sur une transformation véritable des relations entre les hommes, les uns et les autres se considérant comme des frères et appelés à vivre ensemble pour l’épanouissement du genre humain.

Le concept de métissage occupe une place importante dans la démarche senghorienne. Chez lui, il s’agit d’aller du métissage biologique au métissage culturel. La civilisation du XXè siècle, son siècle, se devait d’être une civilisation métisse. Senghor dit: ” Voulant être fidèles à notre idéal, nous avons décidé, en effet de nous enraciner, le plus profondément possible, dans les valeurs de la Négritude, pour nous ouvrir à celles des autres continents et ethnies, c’est-à-dire des autres civilisations. Il s’agit de construire un monde plus humain parce que plus complémentaire dans sa diversité.” Diversité. Le mot est laché. Qui dit diversité dit interculturalité. Voilà un atout de taille dans le camp des colonisés d’hier. Dans l’économie mondialisée d’aujourd’hui, les meilleurs postes stratégiques vont à ceux qui sont à cheval sur plusieurs cultures. Hofstede et Trompenaars ont montré qu’en entreprise, l’avantage comparatif va à la société qui maîtrise le mieux l’interculturalité. Notre atout à nous, Africains, c’est notre capacité à puiser dans notre humanisme solidaire l’énergie vitale et l’émotion nécessaires pour féconder un monde post-industriel qui a déjà perdu son âme au profit d’un matérialisme déshumanisant.

Sans être raciste, Senghor a vécu dans un monde marqué par la prégnance de la notion de race qui est omniprésente dans son oeuvre. On peut penser que sa vision universaliste trouve aujourd’hui un prolongement dans les travaux du philosophe ghanéen Kwame Anthony Appiah. Ce dernier fustige le concept même de race. L’être humain, soutient-il, est universel. Il a les mêmes attributs et les mêmes caractéristiques biologiques. La notion de race qui divise tant les peuples ne repose sur aucun fondement scientifique. Appiah relève, pour la condamner, la conviction que d’aucuns ont, que les peuples devraient se sentir liés par la couleur de leur peau. Une telle attitude crée des attentes injustifiées.

En outre, Kwame Appiah est persuadé que chaque être humain ayant des identités multiples, c’est à chacun qu’il incombe de décider de l’identité qu’il met en avant. On peut être comme lui, Ghanéen, Anglais, Américain, démocrate, philosophe, homosexuel, métis et Ashanti. Pourquoi devrait-il, en toutes circonstances, mettre en avant l’identité raciale qui est, en réalité, le fait d’une rencontre hasardeuse entre ses parents, fût-elle amoureuse ? La thèse du triple héritage traditionnel, européen et islamique de l’Afrique est aussi soutenue par le sociologue et universitaire kenyan Ali Mazrui.
Si ce dernier reconnaît la primauté de la culture traditionnelle comme socle de l’identité africaine, il n’en fait pas moins la part belle à la dimension islamique par rapport au “vernis occidental judéo-chrétien”. D’après lui, la faillite de l’Afrique est avant tout la conséquence de l’échec de la greffe des institutions héritées ou importées de l’Occident. C’est parce que les ancêtres sont en colère que rien ne marche. Les institutions sont grippées et les structures étatiques se délitent. On eût dit que les ancêtres ont maudit l’Afrique. Ils récusent ce pacte de dupes conclu entre l’Afrique et le XXe siècle dont toutes les modalités auraient été faussées dès le départ. L’Afrique a tourné le dos à son vécu multiséculaire. Elle a tenté de se moderniser en faisant fi des continuités culturelles. Ce faisant, elle a enclenché un processus suicidaire de “désafricanisation” qui a débouché sur des turbulences et des transformations sociales rapides et profondes.

“L’Afrique, écrit Mazrui, est en guerre”. Il s’agit d’une guerre des cultures qui oppose l’Afrique traditionnelle et les forces de la civilisation occidentale. Inefficacité, mauvaise gouvernance, corruption, déliquescence des infrastructures: voilà autant de séquelles de cette guerre. La crise de gouvernance qui ébranle notre continent est symptomatique de l’échec de la greffe des organes de l’Etat et de l’économie occidentale. La culture africaine traditionnelle oppose une résistance farouche qui prend des allures de sabotage. C’est comme si nos ancêtres s’étaient réveillés des morts pour protester contre ce qui, à leurs yeux, s’apparente à un pacte informel entre les dirigeants de l’Afrique indépendante, héritiers de l’ordre colonial et l’Occident qui autorise ce dernier à continuer de dominer l’Afrique. Serait-ce tout simplement, non pas tant une malédiction qu’un avertissement, un signe des ancêtres nous exhortant à nous tourner à nouveau vers nos traditions délaissées et à remodeler notre société en vue de donner le jour à une Afrique moderne enracinée dans sa culture plusieurs fois millénaire ?

En optant pour le modèle de l’Etat colonial, l’Afrique avait choisi de s’insérer dans le système des Etats-Nations hérité de la Paix de Westphalie en 1648, ouvrant ainsi une boîte de Pandore d’où sont sortis tous les maux qui nous accablent aujourd’hui. Au lieu de persévérer dans cette voie, nous devons avoir le courage de faire machine arrière et de reconsidérer l’option des Etats-Unis d’Afrique chère à Nkrumah. L’Etat en Afrique est devenu l’otage de deux tendances aussi néfastes l’une que l’autre: la privatisation et la patrimonialisation de l’Etat par des dirigeants cupides et véreux d’une part, et la militarisation du pouvoir par des supplétifs et des gougnafiers sinistres et comiques, d’autre part. Ces deux tendances sont en grande partie responsables de la régression de l’Afrique.

L’Afrique participe à l’économie-monde capitaliste depuis le 15è siècle. Ce système l’a vidée de sa main d’oeuvre et de ses matières premières. Ensuite, elle a choisi d’adhérer à la communauté internationale dont les règles s’inspirent de l’histoire diplomatique et politique des peuples européens. L’Afrique s’est aussi engouffrée dans l’univers du droit international qui est lui aussi totalement eurocentrique. Ce n’est pas un simple hasard si de nombreux volets du droit des peuples sont éponymes des villes européennes: Convention de Vienne, Convention de Genève, etc. A quand la Convention de Maiduguri? En érigeant les langues européennes en langues nationales et langues officielles, la plupart des pays africains ont créé une déchirure dans leur tissu social. Aujourd’hui, il y a ceux qui parlent les langues des Blancs et ceux qui ne les parlent pas. Seuls les premiers ont une place au sommet. Aux autres, la marginalisation.

Plutôt que de rouspéter, les Africains doivent s’efforcer de peser de tout leur poids sur la scène internationale pour forcer l’avènement d’un nouvel ordre international. Pour cela, nous devons maximiser nos atouts. Les choix opérés sont réversibles. La colonisation a été un épisode passager. Elle a tenu à peine dans l’espace d’une vie humaine. L’Afrique s’est fait greffer un coeur de babouin depuis sa colonisation. Le corps de l’Afrique rejette cet organe extérieur, qu’il s’agisse d’une université au Kenya ou de la constitution américaine au Nigeria, une technologie encore au stade expérimental ou une idéologie importée, sans ancrage approprié.

L’Afrique se révolte contre son occidentalisation sous le masque de la modernité. Le coeur de l’Afrique battait déjà dans sa culture. L’Occident s’est efforcée de l’empêcher de battre pour le remplacer par un coeur venu d’ailleurs. La question à laquelle nous devons répondre est celle de savoir si le coeur de l’Afrique, son coeur d’origine, bat encore suffisamment fort pour reprendre sa place dans l’organisme. A un niveau encore plus spirituel, ce qu’il nous faut, c’est peut-être une véritable transmigration de l’âme. L’Afrique est probablement en pleine réincarnation. Une Afrique est en train de mourir. De ses décombres, une Afrique nouvelle pourrait émerger. A mon avis, une génération culturelle est en train de mourir en Afrique. Une nouvelle génération doit prendre sa place. Elle doit être une génération d’Africains métissés culturellement, mais enracinés dans les valeurs de civilisation africaines.

 

@Publié le 20 avril 2011.
Du très regretté feu Valentin Ndi Mbarga