LE SAVOIR-FAIRE L’Afrique mène t-elle le bon combat? – Par Claude Wilfried

Nous nous tenons devant la porte
Et lorsqu’on est devant une porte, soit on tourne la serrure et on bascule vers l’intérieur pour entrer, soit on cogne dessus comme un ivrogne en pensant qu’elle s’ouvrira toute seule par enchantement. C’est dans ce carrefour entre l’intelligence et la bêtise que se trouve notre Afrique en ce 21ème siècle. Le carrefour que nous offre la confrontation entre deux éléments cruciaux: le savoir-faire et les matières premières.

Le savoir-faire scientifique (“Know-how” en anglais) se rapporte au potentiel créatif d’un pays. Il couvre tous les secteurs de la vie active: de la technologie à l’agriculture en passant par les arts et la culture. C’est la capacité que possède une nation à concevoir, à élaborer, et à mettre sur pied de la substance matérielle fiable. dans ces différents domaines.

L’EXEMPLE EUROPÉEN

C’est ainsi qu’on va dire que la France dispose du savoir-faire dans le domaine aéronautique, parce AIRBUS, le plus gros constructeur d’oiseaux au monde (devant l’américain Boeing) en est en grande partie la propriété. L’assemblage final de ces avions a d’ailleurs lieu dans la ville de Toulouse, au sud du pays. C’est là-bas, près de l’aéroport de Toulouse-Blagnac qu’est sorti des hangars au matin du 27 avril 2005, le célèbre A380, le plus gros jumbo de ligne au monde, avec une capacité pouvant atteindre les 850 passagers.
Dans le ferroviaire, bien que la société allemande SIEMENS et son principal client la <Deutsche Bahn> soient la plus grande compagnie d’Europe, c’est la France qui semble fabriquer les locomotives les plus sûres. Sans le moindre accident mortel depuis sa mise en service en 1981, le TGV français construit par le groupe ALSTOM se présente comme une école de succès sécuritaire. Ce n’est donc pas une surprise s’il est utilisé par les principales compagnies européennes, en Italie, en Espagne, ou en Belgique, disposant ainsi d’une longueur d’avance sur le ICE allemand sur le marché de l’Union Européenne.

L’Allemagne en revanche, est passée maître dans la production d’automobiles à la puissance et à la classe infinie. Les Daimler, Opel, Audi, Mercedes ou autres BMW sont connues sur les 5 continents, notamment en Chine où le géant Volkswagen écoule près de 30% de sa production. Dans un registre plus sombre, le matériel de guerre allemand est très sophistiqué et prisé par tous les fous de la planète. L’Allemagne se positionne ainsi chaque année comme l’un des trois (03) plus gros exportateurs européens d’armes à travers le monde.
Selon l’hebdomadaire <Die Zeit>, le pays d’Angela Merkel enregistrait déjà à la mi 2016 (mois de juillet), 500 millions € de plus que sur les ventes d’armes de l’année dernière.

On le voit, les principaux pays “développés” ont chacun dans un ou plusieurs domaines, un savoir-faire reconnu où ils détiennent la science de la conception d’objets qu’ils exportent à d’autres pays. Et on pourrait continuer indéfiniment la liste, vu la diversité des champs d’application de ce concept. En Asie, le Japon se positionne comme patron incontesté de l’électronique. Ses célèbres consoles PlaySation ou encore Nintendo et ses groupes Sony ou Konami ont longtemps fait la loi dans la liste des jouets d’adolescents aux quatre coins du globe. L’Italie est LE pays au monde à comprendre vraiment ce que sont la mode et le luxe Versace, Gucci, ou autres Dolce&Gabbanna y règnent sans partage. Et ainsi de suite.

QU’EN EST-Il DE L’AFRIQUE ?

L’Afrique est comme un garçon qui possède un ballon de foot entre les mains, mais qui est cloué sur une chaise roulante en raison de ses deux jambes fracturées. Il est donc en possession d’une belle richesse, mais dont il ne peut se servir vu son handicap. Alors les pays développés sont le passant qui vient dire au garçon: “Donne-moi ton ballon pour cinquante ans, moi je peux jouer puisque j’ai mes jambes”. Et au lieu de demander au passant de l’emmener se faire soigner de ses fractures, le garçon lui remet gentiment le cuir sans rouspéter, préférant se dire: “De toute façon, il a raison. Il a ses deux pieds et moi non. Donc c’est normal que je lui offre cette richesse dont je ne me sers pas.”
Vous l’aurez compris, la transposition de cette métaphore à la réalité veut que l’Afrique possède les matières premières et les richesses que représente son ballon, par opposition au know-how occidental, qui est la santé des jambes et la capacité de jouer:

Avec la nouvelle génération panafricaniste consciente, éveillée et manifestement très déterminée à ne plus se laisser marcher dessus, l’Afrique commence peu à peu à sortir de cette folie qui consistait à confier tous ses biens au bandit extérieur sans rien dire. Certains contrats coloniaux arrivés à terme ne sont plus renouvelés, Il y a certes encore beaucoup de mauvais élèves mais c’est un autre sujet. Ce qui compte, c’est qu’au sein de la jeunesse, de plus en plus de voix s’élèvent pour dire aux impérialistes: “Allez-vous en de nos terres! Et avant de partir, laissez tout sur place, car rien ici ne vous appartient.”
En d’autres mots, notre jeune garçon handicapé commence enfin à comprendre qu’il est absurde de céder gratuitement son ballon au premier venu. L’autonomie absolue est le premier pas vers le développement véritable.

Toutefois le problème de fond subsiste. Et le jeune garçon l’a oublié

LE SAVOIR-FAIRE

Le garçon doit impérativement se faire guérir des jambes. Il se sert a rien d’avoir une balle si on ne peut pas jouer. L’Afrique et sa vague montante de jeunes éveillés et pleins d’espoir risque fort de manquer le rendez-vous sur le carrefour où l’Histoire l’attend. Bien sûr qu’il faut que nous reprenions le contrôle de nos matières premières. C’est aux Camerounais d’exploiter la canne à sucre de Mbandjock ou les palmeraies d’Edea; c’est aux Congolais de gérer le coltan du Kivu et les barrages d’Inga. C’est une bonne chose de récupérer notre bien. Mais une fois que nous l’aurons, qu’en ferons-nous?

Nous avons pris l’habitude de dire: “Sans nous, l’Europe n’est rien”. Cela est bien vrai, car en dépit du savoir-faire, malgré le know-how, si tu n’as pas les ingrédients pour le repas, tu ne pourras pas cuisiner. Si l’Occident perd ses matières premières qui sont en fait les nôtres, il est voué à l’apocalypse. C’est une évidence.
Mais avons-nous une chance de nous en sortir sans le savoir-faire? Les Africains semblent en effet ne songer qu’à récupérer leurs richesses, sans forcément avoir une idée précise de ce qu’ils en feront et surtout comment. En somme, si on ne développe pas la technologie d’exploitation de ces ressources, notre misère demeurera la même.

A titre d’exemple, nous savons que les fameuses “terres rares” comme le thulium ou le cérium sont très importantes dans la fabrication d’appareils électroniques, grâce à leurs exceptionnelles propriétés électromagnétiques. Mais savons-nous seulement comment on procède pour transformer ce morceau de roche en ordinateur ou en télévision? Sachant qu’une importante part du matériel minier qui forme plus tard le TGV vient de nos pays d’Afrique, saurions-nous en construire une fois qu’on en disposera de nouveau?

Si la Russie tient tête à l’Occident après son annexion de la Crimée en 2014, c’est non seulement parce qu’elle dispose de l’arme nucleaire, mais aussi parce qu’elle approvisionne ses voisins en de nombreux produits finis, notamment en gaz, foré et raffiné par elle-même. En réponses aux sanctions économiques votées contre elle par l’UE, la Russie peut donc, quand elle le veut, décider de fermer son robinet, et mettre ses adversaires dans une situation inconfortable de pénurie de gaz. La vague de suicides chez les éleveurs en France ces derniers mois montre le chaos provoqué par la seule fermeture du marché russe de consommation. Parce que les Russes ont su rapidement développer le savoir-faire dans la production d’alternatives aux produits occidentaux, notamment au fromage de Roquefort dont ils raffolaient.
Or en Afrique francophone, la quasi totalité des secteurs clés sont aux mains d’entreprises étrangères, parce que nous n’avons pas la technologie de transformation, ce fameux know-how. C’est ce vide spatial qui a permis à nos assaillants de nous berner si facilement, et de nous dicter leurs conditions jusqu’à ce jour.

EN BREF:

Pendant qu’on réclame la rétrocession de nos matières premières, nous devons en même temps penser à trouver un moyen de les traiter nous-mêmes.
Ce serait embarrassant de retourner demander comment faire à ceux que nous avons chassés. La Chine a raté son “Grand Bon en avant” entre 1958 et 1961 à cause entre autres du retrait des techniciens soviétiques. Si nous ne nous attelons pas des maintenant à créer des structures de formation d’industriels, d’économes et de techniciens, si nous persistions à penser que pour briller il faut travailler dans un bureau, si nous continuons à avoir en Afrique six (06) classes littéraires pour deux (02) classes scientifiques, nous ne réussirons jamais à développer notre know-how à temps. Il vaut mieux commencer aujourd’hui même, afin que dans 20 ans, quand nous aurons récupéré 15% de nos matières premières, les enfants nés en 2015 soient des ingénieurs fraîchement sortis de l’école africaine, capables de nous les transformer en produits finis, utiles et nécessaires pour nous assurer un niveau économique décent, et rendre la récupération de nos richesses restantes plus facile.

Car les matières premières sans savoir-faire, c’est comme donner de l’argent à un cadavre. Or il faut que l’Afrique soit vivante.

( Claude Wilfried, 09.09.2015)