Le séparatisme « anglophone »au Cameroun et la guerre hybride Par Nkolo Foé Philosophe,Vice-Président du CODESRIA

La question anglophone me semble s’inscrire dans le cadre des crises qui secouent violemment de vastes régions du monde depuis plus d’une décennie. Par-delà la pertinence et la légitimité reconnue des revendications sociales, culturelles et politiques, ces crises ont malheureusement pour visées communes la fragmentation des entités étatiques constituées, la communautarisation des sociétés, la culturalisation et/ou la confessionnalisation des conflits, etc. Que ce soit sous la forme de contestations civiles ou de rébellions armées, les réseaux sociaux jouent un rôle de premier plan dans ces crises en tant qu’armes de guerre. Il m’a semblé judicieux d’appliquer à la crise qui secoue actuellement le Nord-Ouest et le Sud-Ouest du Cameroun une grille de lecture empruntée à la théorie des « guerres hybrides ». Le recours à cette théorie se justifie parce que chaque jour qui passe permet de constater que cette crise est d’essence régionaliste et séparatiste, que le but explicite de la contestation est le « chaos », entendu ici comme démantèlement, fragmentation de l’entité étatique établie. Le recours à la théorie de la guerre hybride se justifie aussi parce que les principaux protagonistes « anglophones » de cette crise considèrent le téléphone androïde, le clavier d’ordinateur, les réseaux sociaux (Facebook, Whatsapp, Twitter, IMO, etc.), comme des armes de guerre dans la lutte pour le fédéralisme ou pour la séparation, au milieu des armes classiques utilisées en contexte de guerre ou de guérilla. Les pages Facebook des fédéralistes et des séparatistes « South-Westerners », Mark Bareta (BaretaNews), Ambazonia Governing, Ambazonia State, Ambazonia Independence, Martin Ekelenge, etc. détaillent les buts de guerre et les outils militaires et numériques utilisés pour atteindre les objectifs politiques et culturels visés.
La crise socio-politique actuelle est sans doute l’une des pires que le Cameroun ait eu à affronter depuis son indépendance en 1960 et sa réunification en 1961. Qu’il s’agisse de la rébellion Upciste, de la fin des années 1950 jusqu’au début des années 1970, de la succession chaotique à la tête de l’Etat (1983-1984), des vastes mouvements sociaux et politiques qui ont accompagné l’avènement du multipartisme dans les années (1990-1992), de la guerre de Bakassi qui opposa pendant plusieurs années le Cameroun au Nigeria, des émeutes de la faim intervenues dans le contexte de la crise financière de 2008, de la subversion islamiste de Boko Haram venue du Nigeria voisin et qui a eu pour conséquence la déstabilisation partielle de l’extrême nord du pays, etc., aucune des crises ci-dessus évoquées n’a eu pour but explicite la fragmentation de l’entité étatique établie au moment de l’indépendance et de la réunification du pays.
Les revendications régionalistes n’ont pas manqué et les appels au séparatisme ne sont pas non plus un phénomène nouveau : le Sud, l’Adamaoua, le Nord, l’Extrême Nord, l’Ouest Bamileké, etc., chaque région, à un moment ou à un autre, a connu sa petite quinte « séparatiste ». Mais jusque-là, les velléités « séparatistes » étaient utilisées comme moyen de pression sur l’Etat, dans le jeu « normal » de l’équilibre régional. Je souligne toutefois que, traditionnellement, dans des contextes de régression de la conscience politique et de la réaction idéologique, le régionalisme, le séparatisme, le fédéralisme, le communautarisme, la reconnaissance de la diversité ethno-culturelle ou ethno-religieuse, etc., constituent les seules alternatives « politiques » disponibles dès lors que sont occultées les questions cruciales en rapport avec la justice sociale, l’égalité politique, la citoyenneté universelle, etc. Au Cameroun en particulier et en Afrique en général, le néolibéralisme, par le biais de l’Ajustement structurel, a favorisé ces solutions paresseuses de type postmoderne qui vendent l’illusion selon laquelle la réponse aux problèmes sociaux et politiques – réels – est non dans le rassemblement des hommes sous la forme de nations ou d’Etats, mais dans la dispersion et la fragmentation ethnique, linguistique ou religieuse.
La nature sociale et politique des revendications des régionalistes et des séparatistes « ambazonistes » est notoire. Dans un texte qui a beaucoup été commenté, l’ancien gouverneur et ancien ministre David Abouèm à Tchoyi a récapitule ces revendications. On a beau les retourner dans tous les sens, ces revendications ne deviennent intelligibles que rapportées à la question de la souveraineté nationale qui implique avant tout la souveraineté sur nos ressources naturelles et le mode de gouvernement qui va avec.
C’est ce que, personnellement, je retiens du texte d’Abouèm à Tchoyi, abstraction faites des intentions réelles de l’auteur, que j’ignore. En s’appuyant sur ses entretiens avec les principaux leaders « anglophones » de la Réunification, J. N. Foncha, S. T. Muna et A. N. Jua, l’ancien ministre affirme que « la gestion des ressources naturelles par les futurs Etats fédérés était d’une sensibilité particulière en juillet 1961 […] Elle avait fait l’objet d’âpres discussions avec la délégation de la République du Cameroun à Foumban, puis en aparté avec le Président Ahidjo ». Les leaders du Cameroun occidental « ne voulaient pas que d’éventuels accords précédemment signés avec la France puisse s’appliquer à l’Etat fédéré du Cameroun occidental ». La question du partage des revenus issus de l’exploitation de certaines ressources naturelles est une question cruciale. Vue d’ailleurs, il s’agit d’une question stratégique, qui, du reste, est clairement posée par les séparatistes et les forces exogènes qui les appuient. Prenant pour modèle le Sud Soudan, les séparatistes de l’Ambazonie envisagent ouvertement la création, au cœur du Golfe de Guinée, d’un petit « émirat pétrolier », formé de l’ancien Southern Cameoon et du Biafra. Il faut reconnaître que, prisonnier des accords secrets signés avec l’ancienne tutelle au moment de l’indépendance, l’Etat du Cameroun est dans un profond embarras, bien qu’on sache qu’au cours des dernières années, le régime de M. Biya s’est efforcé de « violer » ces accords en nouant des partenariats « stratégiques » avec des puissances émergentes comme la Chine et la Russie. Or, le tropisme « atlantiste » des séparatistes « anglophones » est notoire, comme le montrent M. Bill Clinton s’affichant avec le drapeau séparatiste ou encore, les amitiés avec les médias atlantistes : Al Jazeera, France 24, BBC, CNN, etc.
Les accords secrets signés avec l’ancienne puissance tutélaire constituent une véritable épine sous le pied non seulement du Cameroun, mais de tous les pays francophones d’Afrique. On ne pourra pas longtemps éluder cette question, et l’Etat du Cameroun devrait saisir l’opportunité de la « crise anglophone » pour liquider enfin ce reste de colonialisme. Car, sans la liquidation de cet héritage, aucune solution viable et durable ne pourra être trouvée à la question du partage équitable de ressources naturelles sur lesquelles le pays n’exerce qu’une souveraineté limitée.
De nombreux Camerounais – anglophones comme Francophones – sont convaincus que le référendum de mai 1972 fut rien de moins qu’un « coup d’Etat » pour légitimer la mainmise de la France sur les hydrocarbures du Cameroun occidental. Ils pensent que l’acte référendaire a permis d’appliquer au pays unifié les accords secrets signés avec l’ancienne puissance tutélaire. La question de la légalité et de la légitimité de ce que beaucoup considèrent comme un acte de prédation se pose, tout comme se pose la question de la souveraineté de notre pays sur les richesses du sol et du sous-sol, la forêt, les ports, les aéroports, le rail, etc.
C’est en cela que la question « anglophone » est une question nationale. Cela justifie que l’ensemble du pays s’en empare. Bien posée, cette question aurait permis d’affronter avec énergie bien d’autres questions tout aussi cruciales comme celles du Franc CFA, des accords militaires, de la présence des conseillers techniques étrangers dans les Ministères, du français et à l’anglais comme langues officielles du Cameroun, etc. En fin de compte, et quoi qu’on dise, c’est la question même de l’indépendance et de la décolonisation qui est posée. La crise « anglophone » qui est avant tout une question nationale, aurait donc permis de liquider, en fin, les séquelles du colonialisme. Ceci aurait imposé une authentique révolution sociale et culturelle.
Malheureusement, les séparatistes, adeptes de l’Ambazonie, ne me semblent pas disposés à emprunter cette voie difficile, prisonniers qu’ils sont du schéma simpliste d’inspiration postmoderne, qui met en avant non la question sociale et politique, mais la question « culturelle », avec sa tonalité régionaliste, tribaliste, identitariste, dans le cadre d’un Etat ouvertement néolibéral et conservateur. D’un point de vue politique, le mouvement « séparatiste anglophone » est réactionnaire. Voilà pourquoi il a immédiatement séduit les forces politiques hostiles au progrès social. Le démantèlement des entités étatiques constituées n’est pas un acte révolutionnaire, contrairement à ce que certains responsables de l’UPC ont semblé croire. A notre époque, le fédéralisme et le séparatisme sont tout ce qu’il y a de plus réactionnaire. Comme je l’ai montré dans mon livre, Le postmodernisme et le nouvel esprit du capitalisme (CODESRIA, 2008), le fédéralisme est inscrit en gros caractère dans l’agenda néolibéral tel qu’exposé par des penseurs comme F. von Hayek et Samuel Huntington. Aucun progressiste ne saurait accepter un tel agenda. Voilà pourquoi les forces du progrès de notre pays doivent se tenir fermement aux côtés du gouvernement de la République pour faire échec à ce mouvement et au projet conservateur.
L’autre raison pour laquelle il faut faire échec à ce mouvement, c’est que la sédition « anglophone » s’inscrit ouvertement dans la série des « guerres hybrides » qui ont plongé de nombreux pays dans le chaos.
Ces guerres d’un type nouveau ont été portées des individus enthousiastes, à la conscience politique sommaire. Il suffit de visiter les pages Facebook des jeunes activistes anglophones pour s’en rendre compte.
Pour la plupart, ils résident à l’étranger, en Amérique du Nord et en Europe de l’Ouest, d’où ils lancent des mots d’ordre haineux et belliqueux. C’est surtout la candeur de ces excités qui étonne : se croyant à l’époque des « Révolutions de couleur », ils ne semblent pas se rendre compte du fait que les exemples géorgiens, ukrainiens, tunisiens, libyens, égyptiens, syriens, etc., ont instruit les Africains, horrifiés par la destruction des grands Etats contemporains, au nom de la « démocratie » et des « droits de l’homme ».
L’appel à une « ingérence humanitaire » a achevé de discréditer un mouvement qui avait tous les atouts pour transformer la question « anglophone » en question sociale et nationale. Il n’y a aucune raison de soutenir un mouvement qui, explicitement, demande une implication directe des puissances qui sont à l’origine du problème, au moment même où le pays s’efforce de négocier de nouveaux partenariats stratégiques. L’on s’est même posé la question de savoir si ce mouvement n’avait pas pour but ultime d’empêcher une telle évolution.
Il est un autre fait qui frappe chez les activistes anglophones, auxquels se sont joints tant les adeptes zélés du « jeunisme » que les factieux de tous poils, pressés de mettre un terme au régime en place depuis 1982 : c’est leur tempérament de timocrates, fait d’hyperactivité, d’ambition démesurée, de goût du risque et du lucre, etc. Il convient de souligner que ce tempérament s’adapte parfaitement à la « société de marché » imaginée par les institutions du néolibéralisme. Au cours des dernières années, l’OTAN et les ONGs néolibérales ont aidé les timocrates à conquérir le pouvoir d’Etat dans les pays victimes des « révolutions de couleur ». La mission des timocrates est d’empêcher toute alternative crédible. Voilà pourquoi, leur sport favori est le harcèlement permanent du prototype d’individus que Platon appelait « aristocrates », réputés pour leur intelligence, leur sagesse, leur haute moralité et leur modération.
Alors, question : quelle alternative sociale et politique crédible peuvent proposer des ambitieux « facemaniaques » et belliqueux tels que Martin Ekengele, Ebenezer Akwanga, Mark Bareta et leurs alliés « francophones » : Ndzana Seme, Modestine Tchatchouang, Vincent Sosthène Fouda, Patrice Nganang, etc. L’étude des guerres hybrides permettra donc une intelligibilité nouvelle du caractère antinationale et anti-progressiste d’un mouvement qui, comme partout ailleurs, avance les revendications catégorielles légitimes comme une Cheval de Troie pour mieux atteindre ses objectifs politiques réactionnaires.