Avant Rosa Parks. ce fut l’adolescente Claudette Colvin, la première Afro-Américaine à refuser de céder son siège

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La guerre de Sécession mit fin à l’esclavage sans mettre fin aux préjugés raciaux. Dans les décennies qui suivirent, les Américains d’origine européenne promulguèrent des centaines de lois (pour la majorité dans le Sud) destinées à empêcher les Blancs et les Noirs de vivre, de travailler, voire de prendre les transports en commun, ensemble. Ils n’avaient même pas le droit d’être enterrés dans le même cimetière. Surnommées « Jim Crow », d’après le personnage d’une chanson interprétée par des Blancs grimés en Noirs, ces lois étaient souvent appliquées par la force.

L’un des premiers gestes réussis de contestation aux lois Jim Crow se produisit à Montgomery, dans l’Alabama : en mars 1955, une adolescente du nom de Claudette Colvin fut arrêtée pour avoir refusé de céder sa place à une Blanche dans un bus et, pour la première fois dans les annales de l’histoire de la ville, porta l’affaire en justice. Même si les chefs des mouvements noirs ne choisirent pas Claudette pour icône lors du boycott des bus de Montgomery qui allait suivre – optant neuf mois plus tard pour Rosa Parks, âgée de 42 ans – le procès fournit des informations tactiques et politiques qui allaient plus tard s’avérer utiles pour les organisateurs du boycott, dont le jeune pasteur Martin Luther King. L’important, c’est que Claudette Colvin contribua à l’heureuse conclusion du boycott – et de la ségrégation raciale dans les transports publics de l’État – par son courage devant les tribunaux dans le procès historique Browder contre Gayle.

L’après-midi du 2 mars 1955, Claudette Colvin, âgée de 15 ans, monta dans le bus de Highland Gardens, dans le centre-ville de Montgomery, et s’assit pour le long trajet urbain qui allait l’emmener chez elle. Elle connaissait bien le règlement en vigueur dans les bus – tout le monde le connaissait. Les dix premiers sièges étaient réservés aux Blancs. Les 26 autres sièges, derrière, étaient contrôlés par le conducteur du bus, qui regardait constamment dans le rétroviseur pour s’assurer que personne n’enfreignait la réglementation. Une fois que les dix premiers sièges réservés aux Blancs étaient pris, le conducteur ordonnait alors aux passagers noirs de céder leur place au milieu et à l’arrière du bus aux nouveaux passagers blancs.

Lorsque Claudette monta à bord du bus ce jour-là, il n’y avait pas encore de passagers blancs. La plupart étaient comme elle des élèves qui rentraient de l’école. Claudette se glissa sur un siège au milieu du bus près de la fenêtre. Trois de ses camarades prirent place dans la même rangée. Claudette se plongea dans ses pensées tandis que le bus commençait à se remplir. Bientôt, une dame blanche avança dans le couloir central et attendit devant elle de manière délibérée. Claudette sortit subitement de sa rêverie et se rendit compte qu’elle devait se lever et lui céder sa place.

Le conducteur jeta un coup d’œil dans le rétroviseur et ordonna aux jeunes Afro-Américaines de prendre des sièges plus à l’arrière. Les camarades de Claudette obéirent et partirent lentement vers l’arrière du bus. Mais Claudette ne dit pas un mot et ne se leva pas. « Hé, lève-toi ! » cria le conducteur. Claudette resta assise. Le conducteur ouvrit la porte automatique et héla au passage un policier des transports pour lui demander de monter à bord et d’appliquer la réglementation en vigueur. Mais le policier n’était pas autorisé à procéder à des arrestations. Une rue plus loin, le conducteur interpella deux policiers qui étaient assis dans leur voiture de service. Ils montèrent dans le bus et ordonnèrent à la jeune fille de se lever. Lorsqu’elle refusa, ils la saisirent par les poignets et la soulevèrent brutalement du siège, faisant voler ses livres de classe. Criant qu’elle avait le droit constitutionnel de s’asseoir où elle voulait, Claudette se força à ne pas lutter. « Je ne pouvais pas me lever ce jour-là, se souvint-elle, des années plus tard. L’histoire m’a clouée sur mon siège. J’ai senti la main de Harriet Tubman sur une de mes épaules et celle de Sojourner Truth sur l’autre. »

Les policiers menottèrent Claudette, la jetèrent dans une voiture de police et l’emmenèrent à la mairie, en l’injuriant tout au long du chemin. L’adolescente de 15 ans fut écrouée et incarcérée dans une cellule de la prison pour adultes. La porte en fer se referma sur elle bruyamment et fut verrouillée. Claudette se retrouva toute seule dans une petite pièce pourvue d’un lit de camp sans matelas et de W.-C. rouillés. Sa mère savait-elle où elle était ? Claudette tomba à genoux, en sanglotant et en priant.

Des heures plus tard, sa mère et son pasteur obtinrent sa mise en liberté sous caution et la raccompagnèrent chez elle. Mais Claudette se trouvait dans une situation juridique très grave. Elle était accusée par la ville d’avoir troublé l’ordre public, violé la loi de ségrégation et « agressé » les policiers qui l’avaient sortie du bus. Dans le passé, d’autres passagers afro-américains avaient déjà été arrêtés pour avoir refusé de céder leur place à des Blancs, mais personne ne s’était défendu contre les accusations. Ils avaient payé une amende et étaient rentrés chez eux. Claudette agit différemment. Des fonds furent levés pour recruter un avocat avec l’appui de l’Association nationale pour le progrès des gens de couleur (NAACP) et des congrégations noires de la ville.

À l’audience, le président du tribunal rejeta les deux premiers chefs d’accusation mais garda celui de l’agression. Claudette fut mise en liberté surveillée sous la garde de ses parents. Son avocat fit appel, mais en vain. Aucun juge de la ville n’allait casser le jugement qui avait été prononcé contre elle.

Après le procès, Claudette retourna au lycée Booker Washington et s’efforça de finir son année scolaire. Au lieu de la traiter en héroïne, beaucoup de ses camarades de classe se moquèrent d’elle. Découragée, elle se mit à déprimer. « Parfois, j’avais le sentiment d’avoir fait quelque chose de mal… J’ai perdu beaucoup d’amis », devait-elle avouer plus tard.

En décembre 1955, soit neuf mois après l’arrestation de Claudette, une couturière de 42 ans du nom de Rosa Parks fut arrêtée pour avoir pris la même position dans un bus bondé de la même ville. Désormais préparés, en partie grâce à l’expérience vécue avec Claudette, les chefs de la communauté noire de Montgomery apportèrent leur soutien à Rosa Parks et organisèrent rapidement un boycott de tous les bus de la ville. Trente-cinq mille tracts furent distribués, demandant à la population noire de se déplacer à pied ou de se grouper à plusieurs en voiture jusqu’à ce que les autorités municipales changent la façon dont les passagers noirs étaient traités dans les bus publics.

 
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Claudette Colvin (à droite) explique aux élèves du lycée Booker Washington de Montgomery, dans l’Alabama, comment elle résista à la ségrégation lorsqu’elle était adolescente dans les années 1950.

Les dirigeants noirs, notamment Martin Luther King, prirent leurs distances vis-à-vis de Claudette Colvin, préférant utiliser Rosa Parks seule, comme icône de la contestation contre les bus. Pourquoi ? Certains dirigeants de la communauté pensaient qu’une adolescente suffisamment rebelle pour résister aux forces de l’ordre qui la faisaient sortir manu militari d’un bus serait difficile à contrôler lors d’une manifestation soigneusement organisée. Claudette, quant à elle, estime qu’elle ne fut pas choisie car, contrairement à Rosa Parks, sa peau était noire, ses cheveux crépus et sa famille plus pauvre que les personnalités noires en ville. « Nous ne faisions pas partie du cercle fermé, déclara-t-elle plus tard. Les Noirs de la classe moyenne ne voulaient pas de nous comme modèle. »

Après des mois de boycott des bus et de refus de négociations des responsables municipaux, les dirigeants noirs décidèrent de poursuivre la ville de Montgomery devant le tribunal fédéral, arguant que les lois ségrégationnistes étaient une violation de la Constitution des États-Unis. Mais trouver des plaignants était difficile. Participer à une action en justice dénonçant ouvertement le système Jim Crow, c’était mettre sa vie en péril. À la fin, seulement quatre femmes acceptèrent de déposer plainte, dont Claudette Colvin, alors âgée de 16 ans.

Lorsque la jeune fille fut appelée à témoigner au procès le 11 mai 1956, elle s’avança à la barre et s’assit, levant la main droite et lissant sa robe bleue. Elle jeta un regard aux trois juges blancs sur sa droite, à l’air réprobateur. L’avocat de la ville se mit immédiatement à l’attaque, s’efforçant de piéger la jeune fille afin de lui faire avouer que Martin Luther King avait manipulé les Noirs de Montgomery pour les inciter à boycotter les bus contre leur gré.

« Qui sont vos chefs ? » demanda-t-il.

« …Seulement nous, nous seules », répondit Claudette, d’une voix égale.

« Pourquoi avez-vous cessé de prendre le bus le 5 décembre ? » demanda l’avocat, se référant à la date du début du boycott.

Le regard acéré, Claudette répondit : « Parce qu’on nous traitait mal, de façon injuste et odieuse. »

L’un des avocats des autres plaignantes devait ensuite déclarer : « Si nous devions nommer un témoin vedette… ce serait Claudette Colvin. »

Plusieurs mois plus tard, après plus d’un an de boycott, les juges déclarèrent que les lois ségrégationnistes réglementant les bus de Montgomery dans l’Alabama étaient anticonstitutionnelles. La Cour suprême des États-Unis confirma cette décision, obligeant la municipalité à mettre un terme à la ségrégation dans les transports publics.

Deux ans après le procès, à l’âge de 18 ans, Claudette Colvin quitta Montgomery pour New York où elle travailla pendant cinquante ans comme aide-soignante dans une maison de retraite de Manhattan. À New York, elle ne parla jamais de son rôle historique de catalyseur du boycott des bus de Montgomery, sauf à une poignée de journalistes et d’historiens intéressés par le mouvement des droits civiques et qui, redécouvrant son histoire, lancèrent une enquête. Claudette, qui a maintenant 70 ans, est à la retraite et a cinq petits-enfants. Elle est fière d’avoir pu, à 15 ans, préparer la voie à la première grande victoire du mouvement des droits civiques aux États-Unis.

« Quand il s’agit de justice, déclare Claudette, il n’y a pas de moyen facile de l’obtenir. On ne peut pas l’édulcorer. Il faut prendre position et dire : « Ce n’est pas juste. » Et je l’ai fait. »

Phillip Hoose a remporté en 2009 le Prix national du livre dans la catégorie des jeunes lecteurs pour son livre intitulé Claudette Colvin : Twice Toward Justice. Il est l’auteur de nombreux livres, articles, essais et nouvelles, notamment The Race to Save the Lord God Bird, Hey, Little Ant (écrit avec sa fille Hannah) et We Were There Too ! Young People in U.S. History, ouvrage qui a également été finaliste du Prix national du livre. Diplômé de l’école de foresterie et des sciences environnementales de l’université Yale, Philippe Hoose travaille à l’association écologiste The Nature Conservancy depuis 1977. Il est également auteur-compositeur et musicien. Il habite à Portland, dans le Maine.

Cet article est extrait de la brochure Stories of African-American Achievement publiée par le bureau IIP du département d’État des États-Unis.

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Source: iipdigital.usembassy.gov