EN 2013, Londres reconnaissait ses torts au Kenya

Mieux vaut tard que jamais. Quelque 60 ans après la répression de l’insurrection des Mau-Mau, Londres a acceptait d’indemniser plusieurs milliers de Kényans, à hauteur de 20 millions de livres (23,5 millions d’euros). «Le gouvernement reconnaît que des Kényans ont été soumis à des tortures et à d’autres formes de mauvais traitements entre les mains de l’administration coloniale», déclarait le chef de la diplomatie William Hague devant la Chambre des Communes jeudi.

Vingt-quatre vétérans Mau-Mau photographiés en juin 2013 à l’initiative du cabinet d’avocats qui a défendu leur cause. Photo Phil Moore. AFP

La «révolte des Mau-Mau», menée par des guérilleros de l’ethnie Kikuyu contre le régime colonial britannique, débute en 1952. Le Kenya est alors une colonie de peuplement anglaise, dominée par l’économie de plantation. Les terres fertiles des hauts plateaux du centre du pays sont monopolisées par les riches propriétaires blancs qui y font pousser du thé ou du café. Ces collines verdoyantes sont surnommées «les plateaux des Blancs».

Torture

A l’automne 1952, en réaction au système colonialiste, et afin de récupérer leurs terres, les membres du mouvement Mau-Mau prennent les armes et mènent une campagne de sabotages et d’assassinats. Vêtus de peaux d’animaux et coiffés de dreadlocks, ils sèment la terreur chez les colons britanniques. Mais la réponse ne se fait pas attendre : Londres décrète l’état d’urgence (qui restera en vigueur jusqu’en 1960) et choisit la répression collective. Seuls les Kényans combattant aux côtés de l’armée anglaise sont épargnés. Tout le reste de la population est considéré coupable.

Si les actions des combattants Mau-Mau ont provoqué la mort de 32 colons, les victimes de la répression britannique se comptent, elles, par dizaines de milliers. Au moins 10 000 selon les estimations les plus basses, tandis que la Commission kényane des droits de l’homme avance le chiffre de 90 000. Toujours selon la Commission, quelque 160 000 personnes ont également été emprisonnées, sans procès, dans des camps où elles étaient soumises à des mauvais traitements et à la torture – quand elles n’étaient pas exécutées sommairement. Parmi eux se trouvait le grand-père du président américain Barack Obama.

Sur cette photo de 1953, des combattants Mau-Mau capturés par les Anglais sont conduits au tribunal.

Sur cette photo de 1953, des combattants Mau-Mau capturés par les Anglais sont conduits au tribunal.

William Hague, avait exprimé les «regrets sincères» du gouvernement britannique au sujet de ces actes – sans toutefois aller jusqu’à présenter de vraies excuses.

Au total, 19,9 millions de livres seront versées à 5 228 victimes – soit cinq fois le salaire annuel d’un fonctionnaire kényan par victime; Et pour honorer la mémoire de ces victimes, un mémorial a été érigé dans le parc Uhuru (Liberté en swahili), en plein cœur de Nairobi. Si ce monument est le fruit d’un projet mené conjointement par l’Association des vétérans Mau Mau, le Royaume-Uni et la Commission kényane des droits de l’homme, sa facture de 124 000 euros a été entièrement réglée par Londres. La statue dévoilée en 2015, représente un combattant Mau Mau reconnaissable à ses dreadlocks caractéristiques et son fusil artisanal, recevant un panier de nourriture des mains d’une femme. Les deux personnages évitent de se regarder : ils ne pourront dénoncer l’autre, s’ils se font arrêter et torturer.

 Les plaignants ont obtenu gain de cause après une bataille judiciaire qui a duré quatre ans, au cours de laquelle ils étaient défendus par des avocats londoniens. L’action en justice a été engagée en 2012 par trois Kényans: Paulo Muoka Nzili, Wambugu wa Nyingi et Jane Muthoni Mara. Le premier a été castré dans les camps britanniques, le deuxième violemment battu, et la dernière a été victime de violences sexuelles..

Avant de confirmer le mois dernier qu’un accord avec les plaignants était en cours de négociation, la diplomatie britannique avait toujours argumenté que la responsabilité des actions commises pendant la période coloniale incombait au Kenya, devenu indépendant, au nom de la continuité de l’Etat.

Le mouvement des Mau-Mau, qui marqua un pas décisif vers l’indépendance en 1962, est resté officiellement illégal jusqu’en 2003. En 2006, une statue a été érigée dans le centre de Nairobi en mémoire d’un des principaux dirigeants Mau-Mau, Dedan Kimathi, pendu en 1957 et considéré comme un héros de l’indépendance. Un mémorial pour les victimes de tortures et mauvais traitements devrait venir la compléter bientôt : Londres sera chargé de le financer.

La reconnaissance des torts d’un ancien empire colonial pourrait créer un précédent et inciter d’autres peuples colonisés à imiter l’exemple Mau-Mau. A Chypre, d’anciens rebelles qui luttaient contre l’occupation britannique ont déjà annoncé leur intention de demander à leur tour réparation pour des actes de torture. La France, elle, semble peu disposée à suivre Londres dans la voie des regrets et de la réparation : «Je ne viens pas faire repentance ni excuses», avait déclaré François Hollande lors de sa visite à Alger,

Avec AFP