Qu’est-ce que la Révolution? – ERNESTO GUEVARA On l’appelait le “Che” – par Claude Wilfried

 

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La photo ci-dessus a été prise le 6 mars 1960 par le célèbre photographe cubain Alberto Korda, qui assistait en présence des hauts cadres du pays à l’enterrement des très nombreuses victimes du naufrage du cargo “La Coubre”, survenu deux jours plus tôt (4 mars), très certainement à l’instigation des États-Unis. Rivalisant de notoriété avec des peintures légendaires telles que La Joconde de Leronard de Vinci, c’est l’une des photos les plus célèbres du monde.
On y aperçoit un jeune homme. Un Argentin de 32 ans, qui s’imposera au fil du temps comme la figure de proue de l’identité révolutionnaire à l’échelle mondiale. Aujourd’hui encore, sa renommée restée intacte fait de lui l’icône de millions de jeunes prolétaires, porteurs d’espoir de la révolte des peuples opprimés face à l’impérialisme des puissants. Son nom, à jamais gravé dans la Roche de l’Histoire, ne laisse personne indifférent.

Son nom, c’est Ernesto Guevara. Et on l’appelait le “Che”

Ernesto Rafael Guevara voit le jour le 14 juin 1928 à Rosario en Argentine (Dans la même ville naîtra plus tard le footballeur Lionel Messi). Suivant des études de médecine, il est promis à un avenir stable et dénué de toute idéologie politique. C’est aussi un excellent joueur de Rugby qui, en dépit de son état d’asthmatique, fera l’impossible pour tenter de savourer pleinement son sport..

Mais le destin a d’autres projets pour Ernesto. En 1951, il part à l’aventure, accompagné d’un ami, Alberto Granado et avec pour seul véhicule, une vieille moto sur laquelle ils parcourent le continent sud-américain. Découvrant de nombreux pays et traversant de nombreuses stations (lépreux, pauvres, défavorisés etc…), il prend conscience de l’injustice ambiante et de l’ampleur des inégalités du système capitaliste mis sur pied par les oligarchies du globe. C’est alors que commence à se manifester cet instinct de dissident qu’il a commencé à ressentir au moment de quitter Rosario. Il comprend dès lors qu’il est appelé à un projet plus grand, beaucoup plus grand.
Au cours de ce périple va ainsi se forger son mental et son orientation communiste, due en grande partie à la lecture des œuvres du théoricien allemand Karl Marx, telles que le “Manifeste du Parti Communiste” paru en 1848. Guevara aboutit à la conclusion que le capitalisme comme instrument de soumission et d’humiliation dont se servent les puissants, doit être combattu sans délais, par les armes. pour l’instauration d’une société égalitaire. C’est cette méthode radicale résultant de l’impuissance selon lui des voies pacifiques qu’il nomme fièrement “LA RÉVOLUTION”

Sa rencontre avec Fidel Castro, sous la houlette de sa femme Hilda, très impliquée en politique aussi et du petit frère Raul Castro, marque un tournant décisif dans la vie du jeune Guevara. Fidel, alors âgé de 28 ans, sort tout droit de 18 mois de prison après avoir essayé de prendre la Caserne de Moncada. En voici un bref résumé.
Les faits se déroulent le 26 juillet 1953. Comme la forteresse de la Bastille en France en 1789, La Moncada est une réserve militaire stratégique située à Santiago de Cuba, la deuxième ville du pays. Avec seulement une poignée d’hommes (environ 130), Fidel prend d’assaut la caserne, mais est rapidement défait et la moitié des rebelles décimée par l’armée nationale. Il est alors fait prisonnier pour une quinzaine d’années, mais se voit finalement libéré en mai 1955 après à peine un an et demi de captivité.

C’est alors qu’il crée en exil, le M-26, (Mouvement du 26 juillet), où il regroupe tous les survivants de cet épisode sanglant, pour préparer une deuxième offensive. Séduit par la détermination Fidel et par son credo révolutionnaire semblable au sien, le Che se joint alors au mouvement et en devient rapidement une tête d’affiche. Une grande amitié s’installe entre lui et l’aîné des Castro, qu’il rencontre pour la première fois au Mexique le 8 juillet 1955. Le but ultime de ce pari fou initié par deux hommes de moins de 30 ans étant de renverser Fulgencio Batista, dictateur capitaliste et à la sauce américaine, afin d’instaurer un régime communiste ouvert à l’URSS et dirigé par Fidel.

Le M-26 se replie alors dans la jungle de la ‘Sierra Maestrià, immense chaîne de montagnes regroupant les plus hauts sommets de Cuba. À l’instar des “Maquisards” conduits par Ruben Um Nyobé au Cameroun à la même période, ils entament une Guérilla farouche contre l’armée de Batista, essuyant de nombreux revers, mais remportant également de précieuses victoire, et gagnant peu à peu l’adhésion des populations à l’éthique de la Révolution, en la faisant prendre conscience de l’oppression dont elle fait l’objet.
L’apothéose sera atteinte les 28 et 29 décembre 1958, lorsque le groupuscule s’empare de la ville de Santa Clara, dernière station à seulement 300 km de la capitale La Havane. Après l’assaut magistral d’un train rempli de munitions et de 10 fois plus de soldats (3000 contre les 300 Guerriero), Fidel et le Che réalisent enfin le rêve d’une vie: une victoire contre le capitalisme. Les portes de la réforme communiste leur sont alors ouvertes. Le Président déchu Fulgencio Batista prend la fuite en direction de San Domingo, en République Dominicaine.

Le 1er janvier 1959 sera proclamé “Dia de la Liberacion” (Jour de la libération), à l’exemple du 26 juillet (Dia de la Revolucion), Fidel Castro, 30 ans, occupera la fonction de Premier Ministre jusqu’au 2 décembre 1976, où il deviendra enfin Président du Conseil d’Etat (Jusqu’en 2008). Il nomme Guevera aux commandes militaires avant de lui confier les portefeuilles du département des finances, puis de l’industrie. Les deux hommes comprennent alors que la Révolution n’est pas une fin en soi, mais un processus continu. Face à la pieuvre impérialiste dont les tentacules attaquent sans cesse, la Révolution véritable commence après la Guérilla proprement dite.

En effet, les États-Unis, blessés dans leur orgueil par la prise du pouvoir par les communistes, entameront par l’intermédiaire du Président Dwight Eisenhower, une vaste campagne de sabotage, dont l’une des premières est l’explosion du cargo militairement chargé, ‘ La Coubre ‘ en mars 60, à l’issue de laquelle sera prise la fameuse photo ´Guerriero Heroico’ lors de l’inhumation de masse. L’année suivante aura lieu le célèbre ´ Débarquement de la Baie des Cochons’, le 17 avril 1961, alors que John Fitzgerald Kennedy vient de prendre le pouvoir après les deux mandats d’Eisenhower. Le but de ces manœuvres était de déclencher une contre-révolution en renversant l’administration Castro. C’est ainsi que près de 1500 soldats Cubains formés et forgés par la CIA lancent l’assaut, au terme duquel les Américains subiront une défaite inattendue et une humiliation cuisante, au retentissement planétaire. Cet événement restera avec la Guerre du Viêt-Nam, l’un des pires échecs de la politique extérieure des USA.

Puis débutera l’Opération Mangouste, ou encore “Cuban Project”, dès le 30 novembre 1961. Les Etasuniens n’abandonnent pas l’idée de détruire l’économie et les progrès de la révolution cubaine, car ils craignent que le scénario ne se reproduise dans tous les États capitalistes d’Amérique latine, par effet de contagion. Sont alors organisés des sabotages furtifs, de la propagande d’information, ainsi que la destruction de nombreuses récoltes. Suite à la décision par le Che de nationaliser de nombreuses concessions appartenant à des groupes américains, les USA mettent fin aux relations commerciales avec Cuba et le 3 février 1962, instaurant un blocus général, l’ “embargo cubain”, encore en cours en 2016, même après la visite d’assouplissement de Barack Obama en mars 2016, premier Président Américain à mettre les pieds à La Havane depuis plus d’un demi siècle.

Le point culminant de ce bras de fer se déroulera du 14 au 28 octobre 1962, avec la fameuse “crise des missiles”. Suite aux sanctions américaines, Cuba renforce ses liens avec l’Union Soviétique, alors en pleine guerre froide contre l’Oncle Sam. Au terme d’une visite de Che Guevara et de Raul Castro chez le chef du Kremlin Nikita Kroutchev, des missiles de moyenne portée sont installés sur Cuba, (qui est en réalité une grande île, située à moins de 200 km de la Floride). Avec l’installation de missiles américains aux portes de l’URSS (Europe centrale et Turquie entre autres), le monde passe à deux doigts d’une effroyable guerre nucléaire.

Le Che, que la mort de Patrice Lumumba (17 janvier 1961) a beaucoup affecté, déclarera lors d’un discours: ” La statue de Lumumba, aujourd’hui détruite mais demain reconstruire, nous rappelle l’histoire tragique de ce martyr de la révolution dans le monde. Et nous rappelle que l’on ne peut faire confiance à l’impérialisme”. Il poursuivra en ces termes: “Car c’est l’essence même de l’impérialisme qui transforme les hommes en bêtes avides de sang, prêtés à égorger, à assassiner, à détruire jusqu’à la dernière image de la révolution”.
C’est fort de ces principes qu’il gagnera en 1965 la République Démocratique du Congo, où il tentera pendant plus de six mois, en vain, de reproduire sa lutte révolutionnaire. Déçu par Laurent Désiré Kabila qu’il juge médiocre et bon à rien, il retrouvera l’Amérique du Sud, notamment la Bolivie, où, dans la même optique de révolution armée, il amorce la guérilla contre le gouvernement de René Barrientos. Après de violents combats où ses hommes sont mis en déroute, il sera capturé au soir du 8, et fusillé à La Higuiera, le 9 octobre 1967. L’homme avait 39 ans.

LES LEÇONS:

Ernesto Guevara est un personnage ambigu, ni fondamentalement bon, ni non plus mécréant. Mais là où il y a un consensus universel, c’est que la solution préconisée par l’homme qui ne quittait jamais son béret rouge et son cigare, a plus que porté ses fruits sur l’île de Cuba, dans une Amérique latine gangrenée par l’interventionnisme impérialiste du Nord pour le choix de dirigeants soumis, à l’instar de l’Afrique. L’un des mérites du Che est notamment son élan panamericain, c’est à dire cette volonté de penser la révolution à l’échelle continentale, sans tenir compte des frontières nationales. La force réside dans l’union, et voici que l’Argentin de naissance deviendra Cubain. C’est cette idéologie universaliste qu’incarne a la perfection le panafricanisme du 21ème siècle.

Le plus important cependant demeure l’enseignement magistral que nous livre le succès de sa Révolution. Du point de vue africain, il est clair que la révolution par les armes ne sera pas la solution en ce siècle, et que la lutte armée ne profite à personne, si ce n’est aux grands armuriers occidentaux. Au contraire, bien que menée par les armes, la ´Revolucion’ cubaine doit ses habits de lumière à ***l’Education*** et à la ***Prise de conscience*** des masses sur la nécessité de s’affranchir de l’impérialisme. L’assassinat par la police à 22 ans de Franck Pais, jeune leader du M-26 en mars 1957, renforcera davantage le peuple cubain dans la lignée révolutionnaire du Che et de Castro. C’est donc avec le soutien grandissant des populations locales que les Guerriero ont pu s’imposer de nombreuses fois face à Batista dont les troupes étaient toujours en supériorité numérique et mieux équipés. La vraie est donc à aller chercher dans le coup de canon mental.

C’est de cette arme que compte se servir l’Ecole Africaine. L’Education et la Prise de conscience, ces armes invisibles qui feront naître la masse critique nécessaire en nombre, afin d’augmenter la pression et de la rendre insoutenable pour les épaules de nos décideurs africains acquis à la cause du Maître.
Le manque de préparation à l’idéologie fera échouer la révolution en Bolivie. Ainsi, on en déduit comme NKwame Nkrumah dans “Consciencism”, que la pratique sans la théorie est aveugle”. C’est avec l’armement idéologique que l’Afrique s’affranchira de sa dépendance outrancière vis à vis du même impérialisme. Car donner des armes de guerre à un peuple sans conscience n’entraîne que désolation, et le plonge dans une boucle sans fin, cette spirale éternelle dans laquelle notre continent est enfermé depuis les “indépendances”. Seule l’Education, la vraie, l’initiation à l’amour de la terre mère africaine, fera de nous des Révolutionnaires accomplis, et nous défendrons l’Afrique contre le monde. Cette leçon, l’homme au béret étoilé est l’un de ceux qui nous le font comprendre.

Qu’on l’aime où qu’on ne l’aime pas, on s’entend sur un fait. il est L’Anticonformiste par excellence du siècle précédent. Son nom est Ernesto Guevara, et on l’appelait le ” Che “

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LITTÉRATURE:

Pierre Rigoulot: La véritable histoire d’Ernesto Guevara (Larousse)
Ernesto Che Guevara : Voyage à motocyclette (Journal de voyage)
Carlos Marighella: Manuel de Guérilla Urbaine
Robert Kennedy: 13 jours- La crise des missiles de Cuba (Perspective du bourreau)

Etc…