OURIKA: Une héroïne de l’ombre

 

Méconnu du grand public, le destin d’Ourika a pourtant fasciné les romanciers et les directeurs de théâtre.

Portrait d’Ourika d’après L. De La Tourrasse, 1924.

Ravie, vers 1786, à un bateau négrier avant la traversée de l’Atlantique par le riche aristocrate Stanislas de Boufflers envoyé au Sénégal comme gouverneur qui achète la fillette, à peine âgée de deux ans, et en fait cadeau à Madame de Beauvau, Ourika n’aurait pu avoir que le destin de ces bibelots de luxe encore appelés négrillon  qui égayaient la cour et que l’on retrouve enturbannés, costumés d’or et de poupre dans les peintures de Watteau ou de Lancret. Mais son histoire fut tout autre. Madame de Beauvau l’éleva comme sa fille lui donna une éducation brillante et raffinée et elle traversa à ses côtés les turbulences révolutionnaires et les dangers de la Terreur. A ses 12 ans, Ourika découvrit la réalité de sa condition et le préjugé de couleur qui la condamnait à la solitude, elle entra au couvent et mourut de chagrin. Elle avait tout juste 18 ans.

Morte loin du monde dans l’obscurité d’un couvent, Ourika aura pourtant eu un destin post mortem étonnant. Son histoire passionna les romantiques du début du XIXe. La duchesse de Duras s’en saisit et imagina un récit fait en confidence par Ourika dans son couvent peu avant de mourir. Elle raconte son enfance, sa méprise, l’amour de sa protectrice et sa grandeur d’âme. Le roman de Mme de Duras, dès 1823, circula dans les salons littéraires de Saint-Germain et emporta l’adhésion de toute une société aristocratique en mal d’histoires où la noblesse fasse la preuve de ses qualités morales et humanistes, comme cette sainte Mme de Bauveau qui éduqua et protégea dans sa maison Ourika.

Mais la fortune littéraire d’Ourika ne s’arrêta pas là. La Comédie-Française et les théâtres du boulevard du crime s’emparèrent, dès le printemps 1824, de l’aventure et rivalisèrent d’ingéniosité pour adapter à la scène une histoire tragique qui faisait d’Ourika une des premières héroïnes romantiques prise dans la dualité même de sa double origine africaine d’une part, mais aussi européenne et aristocratique par son éducation et sa famille d’adoption. Malheureusement les pièces n’eurent aucun succès sur le boulevard et finalement la Comédie-Française comme le théâtre de l’Odéon renoncèrent à faire jouer les pièces qu’ils avaient pourtant commandées à grands frais à des auteurs en vue.

On avait manifestement oublié qu’au théâtre Ourika devait être incarnée par une comédienne blanche et que celle-ci était contrainte inévitablement de se noircir le visage au jus de réglisse ! Comment s’attendrir d’un visage de clown ? Les spectateurs ne furent pas touchés par la tragédie de ces Ourika de mascarade. Néanmoins Ourika marqua très fortement les imaginations. La presse de l’époque regorge d’allusions à la petite africaine au teint disgracieux que l’apparence fatale condamne à se retirer du monde dans une société où le préjugé de couleur est aussi fort. Mais le personnage n’est pas tragique, il serait plutôt une mascotte humoristique dont on s’amuse et qui nourrit toutes les plaisanteries à la mode destinées à se moquer des coquettes et des peines de cœur.

Gravure d’après François Gérard : “Ourika conte ses malheurs”

Avec: Africultures

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