Les évènements de Bamenda sont la preuve d’un déficit du devoir de Mémoire au Cameroun – Par Jean-Paul Pougala

C’est parce que nous avons éludé (évité, mis de coté) l’histoire de l’indépendance du Cameroun avec ses 300.000 morts (côté camerounais) que n’importe qui peut se lever un matin dans ce pays et dire qu’il va faire sécession. Tous ces martyrs, ces héros sont donc morts pourquoi ? Pourqu’on continue de rester dans une partition mentale coloniale entre Bamileke et Bassa ? Entre Anglophone et Francophone ? Rien qu’à le dire, je me sens mal à l’aise.

Les populations de l’Indochine française (Laos, Vietnam, Cambodge) ont subi les mêmes atrocités de la part des colons français avec les mêmes têtes des résistants coupées qu’ils exhibaient aux principaux carrefours pour terroriser la population. Mais labas, après l’indépendance, les avenues et rues, les écoles, les aéroports sont baptisés aux noms de ces héros. Chez nous, c’est l’inverse qui s’est produit. Il y a des camerounais en prison parce qu’ils ont coupé la tête à la statut d’un génocidaire, symbolisant la suprématie blanche sur le Cameroun.

Par ailleurs, notre spiritualité a été remplacée par un créationnisme venu d’ailleurs dont le but n’était pas de nous unir, mais de nous diviser au maximum entre Pentecôtistes et Adventistes, entre Musulmans et Chrétiens et qui infantilise les esprits les plus faibles de notre société qui n’attendent que la petite étincelle pour s’embraser. Ce n’est pas de la science fiction, c’est déjà arrivé à coté de nous, en Centrafrique. I

l ne faut donc pas s’étonner que notre socle commun qui est la tradition camerounaise du culte des ancêtres, une fois que vous l’avez balayée et remplacé par ce que voulait le colon, que cet esprit de division et séparation soit durablement installé dans le subconscient des plus faibles.

Dans ce pays, on a interdit l’apprentissage de nos langues à l’école. Il ne faut donc pas être surpris que des êtres aussi hybrides sans identité n’aient aucun sens patriotique, allant au ridicule jusqu’à se redéfinir par rapport à la division coloniale basée sur la langue du bourreaux.

J’ai honte, mais sans le retour à nos propres fondamentaux de qui nous sommes comme Nation, comme peuple, n’importe quel aventurier aura une facilité déconcertante à instrumentaliser les malaises sociaux, même les plus primaires pour créer la guerre civile dans ce pays. On sait comment cela a commencé au Rwanda, en Centrafrique, en RDC, au Sud Soudan et on sait aussi malheureusement comment tout cela s’est terminé : rien que des morts. A moins que…

Yaoundé le 9 décembre 2016

Jean-Paul Pougala

ps : je vous suggère ce texte publié il y a 5 ans dans un quotidien camerounais « La Nouvelle Expression », n° 3937, 10 août 2011 par A. Mbog Pibasso avec un titre qui résume l’épilogue de Bamenda : “Le Cameroun a-t-il peur ou honte d’honorer ses héros ?”

Sans plus attendre, lisez plutôt :
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“Le Cameroun a-t-il peur ou honte d’honorer ses héros ?”

Presqu’un siècle déjà que les premiers nationalistes camerounais ont été assassinés par les colons. Nonante-sept ans exactement que Rodolphe DUALA MANGA BELL, Martin Paul SAMBA, N’GOSSO DIN et les autres ont été tués par pendaison par les Allemands.

Leur crime étant d’avoir voulu défendre les intérêts des populations « indigènes », notamment l’opposition à une expropriation sauvage des terres des Doualas par les Allemands. Ils seront accusés de « haute trahison » et pendus sur la place publique au terme d’un simulacre de procès où l’accusation était juge et partie.

Quelques années après ces pionniers du nationalisme camerounais, d’autres compatriotes aussi illustres et nobles, comme leurs ascendants cités, ont pris leur courage à deux mains pour dénoncer, puis, lutter contre l’impérialisme occidental. Ils ont, entre autres, pour nom Ruben UM NYOBE, Félix Roland MOUMIE, Ernest OUANDIE, OSSeNDE AFANA, Abel KINGUE et les autres milliers d’anonymes, et dont le dénominateur commun est d’avoir appartenu au parti nationaliste, l’Union des Populations du Cameroun (UPC). « L’âme immortelle du peuple camerounais » dont la vision des leaders charismatiques voudrait que le Cameroun réalise d’abord sa réunification, puis obtienne son indépendance dans l’unité. Ils ont été massacrés par les forces colonisatrices françaises avec l’appui de leurs suppôts qu’ils ont pris soin de placer au pouvoir au moment où le Cameroun accédait à la souveraineté internationale.

Devoir de mémoire

Cinquante ans après cette indépendance et alors qu’à moins de deux mois les Camerounais ne savent pas plus ce qu’il en sera de la célébration du cinquantenaire de la Réunification prévue le 1er octobre prochain, il y a lieu de se demander si le Cameroun, pour ne pas dire les dirigeants et le pe uple camerounais dans son ensemble n’ont pas peur ou honte d’ honorer leurs héros. En dehors de la classe gouvernementale dont la vassalité aux colons est indéniable, ce qui lui laisserait difficilement les mains libres pour aller à l’encontre de leurs maîtres, que font les autres Camerounais pour que les héros nationaux, morts pour eux, soient honorés ? Lorsqu’on écoute les Camerounais, on a le sentiment que pour l’extrème majorité d’entre eux d’entre eux, ces compatriotes, tués pour l’honneur de la patrie, ces concitoyens, massacrés pour que les générations présentes et futures sortent de l’asservissement et vivent dans la liberté, sont morts pour rien.

Malheureusement, c’est ce qui se passe, et au fil des ans, la mémoire collective semble blaser , au point que toute manfestation commémorative est ramenée à une démarche purement privée. Même invitées, les autorités politiques, administratives, municipales et militaires trouvent toujours un moyen de « s’excuser » pour les plus « gentils », tandis que les autres ne savent pas seulement comment s’y prendre pour purement et simplement interdire ces cérémonies d’hommage. Vingt ans après le vote par le parlement élevant officiellement au rang de héros national certains de nos illustres concitoyens, rien n’est fait concrètement pour que cela se traduise par des actes. Et pour preuve :

sur le plan éducatif : élèves et étudiants du système éducatif et académique camerounais sont enfermés dans l’étude de l’Asie, de l’Amérique et de l’Europe évidemment, avec en grande place, certains de leurs héros. Si l’on est d’accord qu’il est important de s’ouvrir aux autres, n’est-il pas bon que l’on commence par s’intéresser par ce qui se passe chez soi ? Combien de livres inscrits au programme scolaire au Cameroun parlent de Ruben NYOBE, Rodolphe DUALA MANGA BELL, Martin Paul SAMBA, le sultan NJOYA, Charles ATANGANA, Félix Rolland MOUMIE, ADAMA, Ernest OUANDIE, MADOLA, Mgr Thomas MONGO, John NGU FONCHA, Paul SOPPO PRISO, Mgr Paul ETOGA, Mathias DJOUMESSI, Andréas KWA MBANGUE, Paul MONTHE, Joseph MBAPPE LEPPE ?

sur le plan politique : après une reconnaissance théorique comme héros national, on attend toujours leur entrée au Panthéon de l’Histoire. Ce n’est donc pas une surprise si le pouvoir a du mal à ériger ne serait-ce qu’un monument en l’honneur de ces héros nationaux. Pourtant, dans moins de deux mois, le Cameroun va célébrer le cinquantenaire de sa réunification. Le monument consacré aux héros de la Nation reste toujours attendu. Est-ce la conséquence d’une sourde « querelle » entre les partisans et non partisans d’un édifice commun où beaucoup affirment que ce serait indécent que l’ancien président Ahmadou AHIDJO, présenté comme un bourreau des leaders de l’UPC, et ses victimes, puissent figurer sur un même monument qui aurait grippé la machine ? Aux gouvernants de montrer la voie.

sur le plan culturel : sans que cela ne soit un appel à l’adoration des illustres concitoyens morts pour l’honneur de la patrie, il convient de constater que ceux-ci sont parfois ignorés, y compris par leurs descendants directs. En dehors de quelques « chanceux », le jour de leur mort ne représente rien pour les siens (…). Or ce qui est répandu, que « mieux vaut un lâche vivant qu’un héros mort », moi, je milite pour le contraire, c’est-à-dire, «mieux vaut un héros mort qu’un lâche vivant ».

Et pour cause, si quelqu’un meurt martyr pour une cause noble à l’instar de DUALA MANGA BELL ou de Ruben UM NYOBE, n’est-ce pas plus utile pour la société que des millions de lâches qui contribuent à l’asservissement des leurs ? Il est important chaque fois d’analyser le prétexte, le texte et le contexte avant de se déterminer.

sur le plan social : lorsqu’on parcourt le pays, il est difficile de trouver un édifice public portant le nom des héros nationaux. Sur toutes les plus belles places de la République, trônent des bustes, des effigies ou des monuments des colons : tel est le cas dans la métropole économique camerounaise, où la plus belle place baptisée « Place du gouvernement » est dominée par la stèle d’un officier français, le général LECLERC.

Pourtant c’est à ce même endroit que fut pendu, le 8 août 1914 (quatre jours après le début de la grand boucherie… NDLR), l’un des plus illustres Camerounais, DUALA MANGA BELL dont la tombe est cachée juste derrière les immeubles jouxtant cette fameuse place du Gouvernement. Quel anachronisme !

L’une des plus belles routes de Douala s’appelle avenue DE GAULE, tandis que le plus grand lycée du Cameroun, le Lycée LECLERC de Yaounde est un autre signe d’hommage aux colons.

L’inverse est-il possible en France ? Non, évidemment. A quand les stades, les monuments publics et les belles routes portant les noms de Camerounais ? Il y a quelques années dans une démarche frisant à la fois le cynisme et l’idiotie, la Communauté urbaine de Douala a baptisé une ruelle escarpée dans un quartier peu salubre au nom de l’illustrissime Ruben UM NYOBE. De qui se moque-t-on ?

Le ridicule, c’est qui finalement ? Vivement une prise de conscience individuelle et collective pour que nos héros nationaux soient connus, vénérés, respectés et « panthéonisés » !

A. Mbog Pibasso, « La Nouvelle Expression », n° 3937, 10 août 2011.

 

Source: www.facebook.com/Geostrategieafricaine